En savoir plus sur le suicide chez l'enfant

1. Historique

    2. L'enfant et la mort

    3. L'enfant et la conscience du danger

4. Terminologie

5. Signes avant-coureurs

6. Signification du suicide chez l'enfant

 

1. Historique

 

Les premiers cas de suicide commis par des enfants auraient été décrits par Casper en Prusse entre 1788 et 1797. Il faudra attendre le début du vingtième siècle pour voir apparaître des études plus nombreuses sur le sujet mais cependant fort limitées par rapport à celles concernant l'adolescent ou l'adulte. Lorsque l'intérêt pour le suicide se porte sur l'enfant, il devient un concept subjectif et "adultomorphe". Plusieurs auteurs vont mettre en exergue l'incompatibilité des notions d'enfance et de suicide.

La première étude française est celle de Durand-fardel M. (1) en 1855. Pour lui :

« L'idée de suicide est si peu compatible avec celle de l'enfance, qu'on se résigne difficilement à voir, dans leur rapprochement, autre chose qu'une monstrueuse exception. »

D'autres iront dans leur approche jusqu'à nier ce qu'ils tentent de définir, ils doutent de la réalité de l'acte suicidaire chez l'enfant car, pour eux, la mort n'a pas encore acquis son caractère inéluctable. Ainsi, pour Durkheim E. (2),le suicide est :

« Tout cas de mort qui résulte directement ou indirectement d'un acte, positif ou négatif, accompli par la victime elle-même et qu'elle savait devoir produire ce résultat. »

Plus récemment, Baechler S. (3) indique que les motivations internes président au passage à l'acte suicidaire. Quant à Lang J.L. (4), il propose de déchiffrer le sens de l'acte en tenant compte du niveau d'organisation libidinale de l'enfant.

     

Sources :

1) Durand-fardel M. : « Etude sur le suicide des enfants »

2) Durkheim E. : « Le suicide »

3) Baechler S. : « Les suicides »

4) Lang J.L. : « Le sens, le vécu, le travail de la mort chez l'enfant »

     

    2. L'enfant et la mort.

 

La question de la "conscience de mort" chez l'adulte est complexe et Freud (1) ne l'a pas simplifiée en nous apprenant que notre Inconscient n'admet pas plus aujourd'hui que jamais l'idée de sa propre mortalité. La mort n'est connue que comme mort de l'autre. Si elle habite toute vie humaine comme son destin, c'est pour mieux être déniée pendant le cours de celle-ci. Avant 5-6 ans, le concept de mort est vécu par l'enfant en comparaison avec l'absence ou le sommeil. Mais le problème de la mort ne peut se réduire à sa connaissance notionnelle, il n'est pas nécessaire d'avoir une idée précise de la notion de mort pour désirer se suicider. (2)

Pour Raimbault G. (3), les phases supposées sur la genèse du concept de mort diffèrent avec le vécu concret de l'enfant, sa compréhension sera plus rapide s'il est confronté à la mort dans son entourage ou s'il est lui-même menacé dans son intégrité physique par une affection grave ou chronique. Elle constate que la mort est l'expérience du néant et que l'angoisse qui l'accompagne en est le sentiment. Dès lors, une angoisse de mort peut être rencontrée dès le plus jeune âge. La notion de suicide chez les enfants peut être définie comme tout comportement auto-destructeur ayant pour but de nuire sérieusement à soi-même ou de provoquer la mort. (4).

Il y a aussi cette dualité corps/esprit qui signifierait que tuer le corps n'est pas forcément tuer l'esprit, l'idée que la mort peut apporter des bénéfices que le réel n'offre pas. Ce désir de mort est alors un analogue d'un certain désir de vie, mais d'une autre vie, le suicidaire ne mourrait que pour mieux vivre. (5)

 

Sources :

1) Freud S. : « L'inquiétante étrangeté »

2) Ajuriaguerra J. : « Manuel de psychiatrie de l'enfant »

3) Raimbault G. : « L'enfant et la mort »

4) Pfeffer C.R. : « Comportement suicidaire chez les enfants »

5) Flavigny C. : « Les gestes suicidaires de l'enfant »

 

3. L'enfant et la conscience du danger.

 

Partons d'un exemple emprunté à Robin D. et Gloanec Y. (Réflexions sur la dynamique suicidaire de l'enfant d'âge pré-scolaire - voir ou ne pas voir) :

Laurent, 3 ans, consulte parce qu'il joue peu et dort beaucoup. Son anamnèse nous apprend qu'à l'âge de 14 mois, il se lève dans son siège d'enfant et tombe, ce qui entraîne un traumatisme cranien suivi d'une perte de connaissance. Ceci est décrit avec peu d'émotion par la mère qui utilise pourtant un langage particulièrement mortifère (il ne respirait plus, il avait commencé à noircir). A 20 mois, il présente à nouveau un traumatisme cranien à la suite d'une chute du chariot dans un magasin. Vers 2 ans et demi, il quitte la maison et marche presqu'un kilomètre, traverse seul une route et est retrouvé dans un supermarché. Quelques jours plus tard, nouveau traumatisme cranien, Laurent s'est cogné en jouant. A trois ans, il tombe de la fenêtre de la voiture, il en résulte encore un traumatisme cranien.

Ces auteurs démontrent comment certains accidents récidivants doivent être considérés comme des équivalents suicidaires où le Moi refuse d'accepter sa responsabilité dans l'autodestruction. En transposant cela chez l'enfant de moins de 6 ans, cette hypothèse devient alors la question de la conscience du danger chez l'enfant, de la conscience du danger pour l'enfant chez la mère et des pulsions mortifères maternelles, le hasard faisant le reste. L'acquisition de la conscience du danger, et même plus simplement la capacité à percevoir le danger se comprend dans un souci d'auto-conservation, qu'il s'agisse de l'enfant dans le registre de l'individualisation ou de l'enfant dans une relation encore fusionnelle à sa mère.

Qu'on admette une intentionnalité dans une conduite perçue comme dangereuse ou bien une absence de perception du danger, il reste que la dynamique fondamentale qui préside à cette conduite, comme ses conséquences sont les mêmes. Dans les deux cas, deux données sont fondamentales : le manque de médiatisation dans la relation mère-enfant et l'intensité particulière des pulsions mortifères de la mère. Autrement dit, si les conduites dangereuses de l'enfant peuvent se réfléchir comme un équivalent suicidaire, il apparaît surtout ici que la dynamique suicidaire de l'enfant se confond aux projections dans l'enfant des pulsions mortifère maternelles. Tout se passe comme s'il n'y avait pas entre eux la possibilité de trouver une distance mesurée. Ainsi nous pouvons dire que si conduite suicidaire il y a, c'est la mère qui conduit le suicide de cet autre qui n'a pas de véritable espace psychique.

 

4. Terminologie

 

En France, on recense environ 150 cas annuels de suicide chez des enfants de moins de 14 ans dont une dizaine pour des enfants de moins de 10 ans. Ce chiffre augmente d'année en année et est certainement sous-estimé compte tenu du nombre d'accidents ou de conduites à risque, non recensés alors qu'ils sont parfois des équivalents suicidaires.

On distingue :

a) les fantaisies et les idées suicidaires.

    Beaucoup d'enfants expriment des fantaisies suicidaires selon des formes diverses qui évoluent en fonction de l'âge, sans être pour autant des enfants suicidaires. La mort attire leur curiosité et prend une place importante dans leur monde imaginaire. Les fantaisies suicidaires deviennent une des composantes de l'activité psychique "normale" de l'enfant. Celles-ci accompagnent par exemple des fantasmes régressifs de retour au ventre maternel, d'omnipotence, de transformation ou s'insèrent dans la trame du conflit oedipien. Ces fantaisies suicidaires rencontrent de nombreux supports : histoires, lectures, spectacles, ... les enfants les mettent en scène dans leurs jeux où horreur et humour se rejoignent (comme en témoigne le succès grandissant de la fête d'Halloween chez nous) mais aussi de manière sublimée comme pour le jeu du "pendu" par exemple. Freud souligne, à ce propos, que l'Inconscient n'attend que des prétextes pour réaliser des intentions, y compris les intentions suicidaires. Celles-ci s'expriment alors sous la forme de mutilations volontaires ou d'un malheur accidentel. L'universalité des fantaisies suicidaires est admise chez les enfants au même titre que la pulsion de mort dont elle serait la représentation. (1)

Les idées suicidaires (2) peuvent survenir si des circonstances internes (propres à l'enfant lui-même) ou externes particulièrement difficiles surviennent. Elles s'imposent alors (contrairement aux fantaisies suicidaires qui n'envahissent pas tout le champ de la conscience) selon des mécanismes variés qui dépendent de la situation clinique, et selon des intentions dont l'ambiguïté n'en contient pas moins une intense souffrance. Quel que soit l'évènement en cause, celui-ci a pour l'enfant valeur de perte. Dans ce contexte, le suicide a fonction réparatrice. Cette particularité de fonctionnement psychique est proche de la "pensée magique", décrite par Freud sous les termes d'annulation rétroactive. Pour rappel, cela consiste à utiliser une parole, un comportement ou une pensée dans le but d'annuler des pensées, paroles ou actes déjà advenus.

Cette perte, ou ce sentiment de perte a plusieurs caractéristiques :

- la perte peut être réelle (mort réelle, déménagement, ...) ou fantasmée (conviction de ne plus être aimé). C'est ainsi qu'une simple dispute peut résonner pour l'enfant comme une perte.

- elle implique toujours une ou des personnes très investies par l'enfant (parent, frère ou soeur, institutrice, ami, animal de compagnie, ...).

- cet investissement est de nature narcissique, c'est-à-dire que l'enfant a construit une partie de son identité sur l'être aimé ainsi concerné.

- les conséquences affectives conférées à cette perte ou à ce sentiment de perte seront fonction de l'importance de l'objet perdu dans la construction des assises narcissiques de l'enfant et de la solidité de celles-ci. Cela renvoie d'une part, à la qualité de son environnement et d'autre part, au mode de structuration de sa personnalité.

Dans la problématique suicidaire, l'idée verbalisée peut aussi bien précéder qu'annoncer ou même accompagner l'intention suicidaire.

Sources :

1) Sibertin-Blanc D. : « L'intentionnalité suicidaire avant l'adolescence »

2) Malka J., Duverger P. : « Risque et conduites suicidaires de l'enfant et de l'adolescent »

 

b) les gestes suicidaires

Si beaucoup d'enfants ont des idées suicidaires, peu les réalisent. Ils le feront alors de manière imprévisible et impulsive, la phase prémonitoire étant passée inaperçue. On distingue :

- les conduites de risques : les enfants se mettent en danger de manière répétitive, comme s'ils s'y exposaient délibérément. Cette attraction pour des conduites dangereuses, spectaculaires, sous des formes toujours renouvelées, témoigne de la force insistante du fantasme suicidaire qui les inspire mais aussi de l'espoir de susciter l'admiration, la colère, l'effroi. Ils tentent de fuir des affects dépressifs, des sentiments de vide et de désespoir par ces conduites. (1)

Exemple (2) : Alain, 7 ans, instable, turbulent, ne tient pas en place. Sa mère qui dissimule ses envies de rapprochement fusionnel avec lui derrière d'incessantes barrières qu'elle vient dresser entre elle et lui pour mieux le regretter ensuite, le décrit en ces termes : " il me rend folle à cavaler dans le métro, il rase les quais, je pense parfois qu'il va aller s'affaler sur les rails et s'électrocuter. J'ai toujours pensé que quelque chose dont j'avais peur pour lui, il faisait exprès d'aller le chercher, par exemple il se penche aux fenêtres, dans les clous, c'es inouï, il m'affole, il traverse sans regarder, c'est un miracle qu'il ne se soit pas fait renverser. Je préfère ne pas faire attention tellement c'est fou, dans le RER, je lui dis : surtout ne cours pas, et aussitôt il cavale, cela finit par être un mode de relation.

- les accidents répétitifs : pour cela, il faut qu'il y ait trois accidents ou plus par an ayant une conséquence corporelle. Ces accidents n'ont pas de spécificité en eux-mêmes, ils sont des équivalents suicidaires (cfr l'exemple de Laurent).

- les conduites anti-sociales : vol, fugue, absentéisme scolaire, ... Les sanctions qui s'ensuivent avivent, chez l'enfant, l'impression d'être arbitrairement traité et renforcent un profond sentiment de désespoir. Parfois, leur découverte par les parents déclenche un geste suicidaire. (1)

    - la tentative de suicide (3) : elle comporte différentes dimensions inconscientes : agressive contre les parents ou éducateurs, masochiste ou permettant de retrouver le contact avec un objet idéal et peu différencié. Elle n'est pas toujours reconnue comme telle par les parents qui préfèrent souvent se voiler la face.

Exemple (2) : Carole, 9 ans, a ingéré une dose mal déterminée d'Haldol prescrit à son frère. Explication des parents : "c'est simple ce qu'elle a fait : elle jouait au docteur avec son frère. Il n'y a pas à lui prêter une intention de se suicider. Mais elle s'est bien gardée de dire ce qu'elle avait fait parce qu'elle savait qu'il ne fallait pas y toucher". Or, si elle savait que les médicaments étaient dangereux mais qu'elle les a pris quand même, peut-on encore parler d'accident?

En 1981, en France, le Conseil National de santé rapporte que les causes de décès chez les enfants de moins de 5 ans sont surtout représentées par les accidents (29%), les anomalies congénitales et les cancers venant après. Il est probable que dans nombre de ces accidents la dynamique suicidaire soit présente. Or, elle est rarement évoquée pour au moins deux raisons selon Robin D. et Gloanec Y. (4) : les difficultés inhérentes à analyser à cet âge un acte, quel qu'il soit, difficultés qui servent d'écran à l'élément suivant : les réticences tant des parents que du corps médical à admettre cette hypothèse et les avantages qu'il peut y avoir à ne pas vouloir rendre trop apparente cette réalité éventuelle.

- le suicide "réussi" : plus l'enfant est jeune, plus le moyen utilisé est brutal, violent, traumatique : strangulation, pendaison, précipitation sous une voiture, noyade (5). L'intoxication par l'absorption médicamenteuse volontaire apparaît chez le grand enfant (8-10 ans) en utilisant les médicaments consommés par les parents (6). Il y a également plus de garçons que de filles suicidaires avant 12 ans, mais il n'y a pas de différence dans le degré de gravité selon le genre. Cependant, il y a peu de suicides avant 14 ans (18 cas d'enfants âgés de 5 à 9 ans en 22 ans au Canada), il s'agit surtout de gestes suicidaires et d'automutilations volontaires, les enfants n'ont pas autant de possibilités d'attenter à leurs jours que leurs aînés.

Exemple (2) : Marc, 9 ans, pas d'antécédent particulier : la veille au soir, après dîner, alors que la journée s'était normalement déroulée, le frère qui va voir les informations télévisées, lui interdit de les regarder. Marc part dans sa chambre. Environ dix minutes après, la mère entre et le trouve pendu : il a un lit installé à 1,80 m du sol, en couchette, au-dessus de sa table de travail, il avait fixé une corde de spéléologue à la barre qui sert de protection contre une chute au niveau de la couchette. Marc avait au moins trois tours de spire de la corde serrés autour du cou, il avait les pieds touchant le sol, les jambes demi-fléchies, un tabouret était renversé. A l'arrivée à l'hôpital, coma stade II et ventilation irrégulière. Il s'en sortira sans séquelle mais ne doit sa survie qu'à l'apparition fortuite de sa mère.

 

Sources :

 

1) Sibertin-Blanc D. : « L'intentionnalité suicidaire avant l'adolescence »

2) Flavigny C. : « Les gestes suicidaires de l'enfant »

3) Denis P. : « La pathologie à la période de latence »

4) Robin D. et Gloanec Y. : « Réflexions sur la dynamique suicidaire de l'enfant d'âge pré-scolaire - voir ou ne pas voir »

5) Cosseron F., Buferne R. : « Tentative de suicide chez une enfant âgée de huit ans et demi »

6) Marcelli D. : « Enfance et psychopathologie »

 

5. Signes avant-coureurs

 

Zivi A. (1), en parlant avec les parents d'enfants suicidaires, remarque que le terrain est toujours silencieux au moment des faits, les parents ne comprennent pas, disent que tout allait bien et qu'ils ne se doutaient de rien. Quand on interroge les enfants de manière plus approfondie, on s'aperçoit que dans la plupart des cas, ils avaient lancé des signaux discrets : ils ont posé des questions sur la mort, ils se sont renseignés sur le caractère éventuellement dangereux de tel ou tel médicament, ils ont parlé de projet de mort à un copain, ... Mais ils ont fait cela si tranquillement que personne n'y a prêté attention. Parfois, on constate qu'avant le geste qui a mené à l'hospitalisation, il y en avait eu d'autres qui étaient passés inaperçus de la famille et de l'entourage. Duché D.-J. (2) remarque que la conduite suicidaire entre 4 et 12 ans s'inscrit dans un contexte de déséquilibre et de malaise affectif. On retrouve régulièrement dans les antécédents, des dissociations familiales, des situations d'abandon, de rupture, de violence, de deuil.

Le facteur déclenchant est souvent d'ordre mineur (dispute avec un des parents, avec un ami, changement de classe, ...) le moindre incident peut être inducteur, le geste suicidaire ayant une véritable fonction : de fuite devant une situation ressentie comme intolérable, d'appel à l'aide, d'autopunition, de désir de rejoindre un être perdu. Cette apparente futilité des motifs à l'origine immédiate du geste suicidaire traduit, selon Flavigny C. (3), la ténuité du lien objectal établi par l'enfant avec son entourage et l'inexistence d'une certaine marge relationnelle permettant de supporter une situation mettant en question l'existence de ce lien.

Ces enfants ne se présentent pas comme déprimés, il n'y a pas de lien de cause à effet entre dépression et suicide chez l'enfant. Ils ont cependant l'air triste, présentent une sorte de sensibilité épidermique, à fleur de peau, se mettant à pleurer facilement, par exemple à l'évocation de leur difficultés familiales. Il existe donc une souffrance et un profond malaise tout comme dans la dépression mais s'exprimant d'une manière plus active, donnant le sentiment d'une quête, et non celui d'abattement qui caractérise les enfants déprimés, atones, apragmatiques et s'exprimant peu. Dans l'ensemble, les enfants suicidants parlent assez volontiers, sont même parfois loquaces, et le sentiment qui se dégage de leur propos et de leur attitude est une sorte de désespoir intense et de quête désespérée. Il faut donc considérer dépression et suicide infantile comme des équivalents symptomatiques ayant chacun leur valeur propre sur le plan économique, comme deux formes cliniques particulières. Cela n'excluant pas quelques cas mixtes.

 

Sources :

1) Zivi A. : « Les facteurs des tentatives de suicide de l'enfant et de l'adolescent. A propos de 52 cas hospitalisés en service de pédiatrie générale »

2) Duché D.-J. : « Suicides et tentatives de suicide de l'enfant »

3) Flavigny C. : « Les gestes suicidaires de l'enfant »

 

6. Signification du suicide chez l'enfant

 

Qu'est-ce qui peut pousser un enfant à passer à l'acte? Pourquoi, à l'aube de sa vie, vouloir la mort?

Différentes causes, conscientes, sont évoquées par les enfants après un acte suicidaire :

- dévalorisation : l'enfant se sent mauvais, voire responsable de ce qui se passe ou de ce qui s'est passé dans la relation entre ses parents, il cherche à soulager sa fatigue sans se plaindre et sans le montrer ou, le plus souvent il souhaite disparaître pour ne plus causer de souci à sa famille. (1)

- la honte : ce sont des enfants qui ont subi un abus sexuel ou qui ont été confrontés à quelque chose de l'ordre de l'inavouable, en particulier quand l'enfant est utilisé par un parent contre l'autre. Soit ils en ont parlé et leur parole n'a pas été écoutée, on ne les a pas crus, les remous familiaux ont été importants, ils se sont sentis trahis. Soit la famille ou l'entourage a entendu les choses, mais la machine judiciaire s'est avérée compliquée, avec des mises en cause, des confrontations que l'enfant n'a pas supporté, un non-lieu, ... Soit le poids culturel, familial ou personnel a fait que l'enfant n'a jamais parlé et qu'il vit seul avec son secret

- la dramatisation : ces enfants ont un fonctionnement assez labile, réagissant facilement par un passage à l'acte à un conflit ou à une frustration. Le contexte est toujours dramatisé et peu dangereux au plan somatique, avec un geste qu'il est convenu d'appeler "réactionnel" et surtout très "montré" (l'intoxication a souvent lieu devant les parents). Quand on écoute ces enfants, on s'aperçoit que même s'ils ont pensé de manière très théâtrale à la mort, ils ont pris la précaution de puiser dans les médicaments considérés comme non dangereux.

Si on va un peu plus loin dans ces différentes explications, on retrouve une problématique au niveau du « lien » chez ces enfants. Freud insistait déjà, dès 1910 à la société de psychanalyse de Vienne, sur la seule causalité reconnue au suicide d'enfant, en disant que c'était le désespoir de n'être jamais aimé. Celui-ci, en lien direct avec les angoisses d'abandon et de néantisation, témoigne des failles narcissiques de l'enfant. On retrouve 2 principaux cas de figures :

    - soit il y a un décalage entre la réalité de l'enfant et le désir des parents. Ce qui apparaît significatif sur le plan psycho-pathologique est alors l'impression d'une difficulté considérable, voire d'une impossibilité des parents à l'acceptation de cet enfant dans sa réalité qui n'a pas correspondu aux voeux formulés. On a le sentiment d'une violence sournoise exercée par l'imaginaire des parents sur l'enfant qui ne peut jamais se voir comme les comblant, du fait même de la réalité de son corps qui pourtant vient d'eux. Violence sournoise qui s'oppose ainsi à la violence foudroyante du geste suicidaire de l'enfant, geste qui est aussi violence considérable à l'égard des parents. A l'une répond l'autre en écho : la seconde aussi fugace et condensée que la première était contraignante et larvée, ni l'une ni l'autre n'étant exprimées autrement que pernicieusement. Cette impossibilité pour l'enfant d'inscrire le réel de son corps dans la fantasmatique inconsciente des parents situe la problématique du geste suicidaire infantile au seuil de la psychose et vient en rappeler la situation frontalière. Cet acte correspond à ce moment où vacille l'identité du sujet. Il apparaît comme une plongée, très brusque et brève, dans un trouble de l'identité correspondant à l'aire psychotique. Cette plongée a pour particularité symptomatique d'exprimer le trouble sur un mode condensé et de l'éponger intégralement. Le geste suicidaire manifeste et résoud en même temps, du moins provisoirement, un trouble où s'est trouvé mis en cause l'enfant dans son identité. C'est une manifestation unique, prompte, comprise comme une sorte de faillite aiguë des mécanismes permettant la continuité d'être. Le passage à l'acte est donc la brusque interférence d'une dynamique motrice venant court-circuiter l'émergence d'une angoisse correspondant à la mise en question de l'identité, autrement dit d'une angoisse de nature psychotique. Son irruption protège la montée de cette angoisse insupportable et l'exprime tout en même temps. (2) Dans ce cas, «le suicide n'est pas tant une conséquence qu'un substitut de la psychose » (Freud, 3). Il a quelque chose à voir avec la dissociation psychotique, il est limitrophe du champ clinique de la névrose, il en est le vacillement dans la mesure où il représente la rupture de cette continuité existentielle et relationnelle que comporte la névrose.

- soit la dynamique familiale sollicite les désirs incestueux de l'enfant et gêne l'élaboration de leur refoulement, ce serait donc « la peur de l'inceste qui mènerait les enfants au suicide » (3). La question de l'inceste est celle du développement de son interdit, dont l'intériorisation protège du risque incestueux, donc de la peur incestueuse. Pour le comprendre, il est important de distinguer l'inceste de l'oedipe qui permet la mise en place de "la barrière incestueuse". Reprenons le développement infantile : dans la phase phallique pré-oedipienne, l'exhibitionnisme et la coprophilie sont les dérivés pulsionnels les plus marqués. Dans les relations d'objet correspondantes, l'usage réel ou fantasmé des organes génitaux sert essentiellement des fins exhibitionnistes et narcissiques destinées à gagner l'admiration de l'objet. La relation singulière reste dominante, la rivalité des relations oedipiennes triangulaires n'étant pas encore développée. Cette phase "phallique narcissique" pose à l'enfant la question de l'inceste, dans la mesure où il se trouve confronté à un choix d'objet génital, sans lui permettre d'élaborer celle de son interdit. La peur de l'inceste correspond dès lors à une impossibilité d'identifier le parent du même sexe comme rival alors que le parent du sexe opposé est déjà l'objet de désir de possession amoureuse. Il n'y a pas, comme lors de l'oedipe, d'anticipation de punition liée à des souhaits de castration et d'éloignement du père. Il n'y a donc pas de mise en place de la "barrière" incestueuse et la peur de l'inceste peut survenir. Cette hypothèse de Freud expliquerait la prévalence des jeunes garçons suicidaires par rapport aux filles, dont la période phallique-narcissique marquée par l'envie du pénis, est moins manifeste dans l'expérience psycho-pathologique, sans doute plus intériorisée. Ces garçons représentent la relation avec la mère comme bonne mais difficile parce que trop privillégiée. L'équilibre parental est marqué par une tendance à l'exacerbation dans la spécificité des rôles derrière lesquels chaque conjoint se protège de ses conflits par rapport à la sexualité : mères de tempérament dépressif ayant tendance à combler leur enfant et à protéger la relation avec lui, pères distants.

En conclusion, on peut dire que le cas typique du suicide infantile concerne un garçon suspendu dans une relation bonne mais trop exclusive avec sa mère, souffrant d'un manque de valorisation familiale et tentant d'échapper à l'idée désespérante de n'être plus aimé, voire d'être oublié, s'attachant à cette fin à ne jamais décevoir. Le geste suicidaire survient à un moment où une circonstance, d'apparence futile au regard extérieur, a entraîné, aux yeux de l'enfant, le risque d'avoir déçu. Le passage à l'acte est une tentative de prendre de court une angoisse débordante et un moyen de faire appel à l'entourage. Il n'est pas à comprendre comme conséquence d'un autre trouble mais comme une manifestation ayant sa logique propre, logique qui est celle d'une carence narcissique entraînant une susceptibilité poussée à l'extrême. Il traduit un problème qui concerne l'identité même de l'enfant. Il s'agit d'un geste dirigé contre l'entourage, destiné non à se dégager de lui, mais au contraire à se fondre en lui, dans une relation gratifiante et bienheureuse.

Des enfants très jeunes peuvent manifester des tendances suicidaires. Cette dimension est bien prise en compte avec des sujets plus âgés (adolescents, adultes) et devrait également devenir un axe de réflexion plus usuel dans le champ de l'enfance. Dans tous les cas où ces enfants ont bénéficié d'une prise en charge, ces manifestations ont disparu et l'acte suicidaire n'a pas été réitéré. Cela pourrait se résumer par ces mots : voir ou ne pas voir. (4)

     

Sources :

 

1) Rucine M.O. : « Accueil et caractéristiques psychologiques des tentatives de suicide en pédiatrie : à propos de 73 observations »

2) Chauvelot S. : « Lettres de l'Ecole Freudienne de Paris »

3) Freud S. : « Les premiers psychanalystes »

4) Robin D. et Gloanec Y. : « Réflexions sur la dynamique suicidaire de l'enfant d'âge pré-scolaire - voir ou ne pas voir »