En savoir plus sur le narcissisme

  1. Le mythe de Narcisse
  2. En psychanalyse

  3. Selon Freud

  4. Le narcissisme primaire

  5. Le deuil narcissique

  6. Le narcissisme secondaire

  7. Apport de Lacan : le stade du miroir

 

 

1. Le mythe de Narcisse

 

Cette histoire est rapportée, notamment dans « Les Métamorphoses » d'Ovide. Narcisse, était le fils de la nymphe Liriopé et du fleuve Céphise, en Phocide. A sa naissance, le devin Tirésias, à qui l'on demande si l'enfant atteindrait une longue vieillesse, répond : « Il l'atteindra s'il ne se connaît. »

Narcisse, était un jeune homme d'une beauté éclatante, qui restait insensible aux sentiments d'amour dont il était l'objet; la Nymphe Echo, qui éprouvait une muette adoration pour lui, fut rejetée avec mépris et en mourut de douleur. Ses soeurs, les naïades, s'indignèrent et se plaignirent à Némésis de l'égoïsme et de l'indifférence de Narcisse. La déesse décida alors de venger les soupirantes éconduites. Se souvenant des paroles de Tirésias, elle poussa Narcisse, au cour d'une chasse, à se désaltérer dans une fontaine. Narcisse s'éprit alors d'amour pour son visage, que lui renvoyaient les ondes. Il reste alors de longs jours près de la source à se contempler et à désespérer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Il en oublia de boire et de manger, finit par dépérir et finalement par mourir. Prenant racine au bord de la fontaine, il se transforma peu à peu en la fleur qui porte son nom et qui, depuis, se reflète dans l'eau à la belle saison, pour dépérir à l'automne.

Il a existé plusieurs variantes de cette histoire dans l'Antiquité dont celle-ci, rapportée par Nonnos. Il fait de Narcisse le fils d'Endymion et de Séléné, il lui prête une sœur jumelle dont il est très épris. Ainsi lorsque celle-ci meurt, il prend l'habitude de se rendre près d'une source où, pouvant se contempler, il se rappelle l'image de sa sœur qui lui ressemblait exactement.

C'est Freud qui a appelé narcissisme l'amour du sujet pour sa propre personne.

 

2. En psychanalyse

 

Deux conceptions fondamentales du narcissisme s'opposent parmi les psychanalystes, suivant que l'objet est perçu ou non dès la naissance. Si l'on accepte la théorie du narcissisme primaire, le Moi n'est à l'origine pas différencié de l'objet, il s'agit d'un état naturel dont l'individu se dégage progressivement au cours de son développement infantile. C'est la position de Freud ainsi que d'Anna Freud, de Mahler entre autres. Pour eux, à partir du moment où l'enfant se mettrait à percevoir la différence moi-objet, il émergerait par étapes successives d'un état de narcissisme primaire.

Par contre, pour les analystes qui suivent Klein, le Moi et l'objet sont perçus dès la naissance, et la base de narcissisme primaire n'existerait pas. Cependant, la confusion moi-objet n'est pas absente des conceptions kleiniennes et la notion de narcissisme réapparaît avec l'introduction du concept d'identification projective (1). Ce concept permet d'inclure à la fois une relation d'objet (puisque le sujet a besoin d'un objet pour projeter) et une confusion d'identité entre sujet et objet. (2) Par la suite, des psychanalystes postkleiniens ont développé les conséquences de l'implication de l'identification projective et de l'envie dans les structures narcissiques. Ainsi, par des voies différentes de celles empruntées par les analystes qui soutiennent l'existence du narcissisme primaire, ils concluent à leur tour à l'importance des phénomènes narcissiques dans les relations d'objets. (3)

 

Sources :

1. Klein M. : « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes »

2. Segal H. : « Mélanie Klein : développement d'une pensée

3. Quinodoz J.-M. : « Mélanie Klein : développement d'une pensée »

 

3. Selon Freud.

 

C'est au cours d'une réunion de la Société psychanalytique de Vienne le 10 novembre 1909 que Freud utilisa pour la première fois le terme de narcissisme qu'il définissait comme étant l'amour du sujet pour sa propre personne, stade nécessaire au cours de l'évolution psycho-sexuelle qu'il situait entre l'auto-érotisme et l'amour objectal.

"Dans le complexe d'Oedipe, la libido s'avérait liée à la représentation des personnes parentales. Mais il y avait eu auparavant une époque où tous ces objets étaient absents. Il en résultait la conception, fondamentale pour une théorie de la libido, d'un état où celle-ci emplit le Moi propre, où elle a pris celui-ci même comme objet ... on pouvait appeler cet état "narcissisme" ou amour de soi. Il suffisait de réfléchir encore pour s'apercevoir qu'il ne cessait à vrai dire jamais tout à fait; pendant tout le temps de la vie le Moi reste le grand réservoir libidinal à partir duquel sont émis les investissements d'objet et vers lequel la libido peut refluer à partir des objets. La libido narcissique se transforme donc en permanence en libido d'objet, et vice-versa." (Freud S. : "Malaise dans la civilisation")

 

4. Le narcissisme primaire.

 

Le narcissisme primaire, antithèse du deuil et de son travail, se qualifie par sa toute puissance, son omnipotence, son absence de limites et son autarcie chez un petit être encore tout près de sa naissance, totalement ou presque démuni par lui-même et, de ce fait dans un état de dépendance totale. Il s'agit donc d'un formidable déni de la réalité! Mais cet enfant n'est pas seul, il fait partie d'une unité à deux. Cet état de plénitude autarcique et toute puissante que nous pensons qu'il ressent de la satisfaction automatique de ses besoins est la conséquence d'un investissement très particulier de sa mère : prioritaire, narcissique pour elle - bien que déjà vécu comme séparé, il est encore parti et partie d'elle - symbiotique et enclos, se vivant dans une séduction réciproque, éblouie d'admiration mutuelle.

C'est le dénuement précaire réel de l'enfant et cet investissement narcissique particulier et temporaire de sa mère qui fondent le narcissisme primaire, notion fantasmatique, théorique et radicalement idéalisée, c'est un fantasme d'autarcie et un mythe dont l'absolu et la permanence renvoient à ceux de la mort, mais un mythe qui laisse en chacun sa marque, un stigmate d'intense nostalgie. Il y a deux personnes unies dans l'unité symbiotique primaire mais il n'y a pas encore de distinction au niveau de l'enfant entre son Moi et son objet et, de ce fait, d'intériorité au sens d'une vie psychique autonome : le narcissisme primaire est un narcissisme surtout corporel. L'absence de distinction entre le dedans et le dehors, entre soi et la mère soutient le sentiment que le système de l'unité symbiotique est tout puissant et autosuffisant, c'est le fondement de ce qui est éprouvé comme "sentiment océanique" dans le narcissisme corporel.

Mais le narcissisme primaire n'est pas seul, si l'auto-érotisme est tout pour l'enfant au départ, il n'est pas tout pour sa mère qui a aussi d'autres désirs qui rencontrent un tiers. Le temps du long discours de ces deux regards captivés va en diminuant, certains soulignent que la fin du narcissisme primaire - si tant est qu'il ait une fin puisqu'il se survit en une nostalgie indéracinable - vient des nécessités du développement de l'enfant, de ses poussées maturatives qui l'amènent à élargir son monde au-delà de sa mère. D'autres mettent plutôt en avant les exigences des besoins, la réalité des séparations dues aux absences maternelles derrière lesquelles se profile l'ombre de l'étranger. Mais les contraintes internes et les nécessités venant de l'extérieur travaillent dans le même sens. Besoin, hallucination de la satisfaction, attente éventuellement pénible si elle se prolonge, retour de la mère et de la satisfaction réelle, la répétition incessante de ces séquences consacre la perte de l'état narcissique premier, l'alternance de l'éprouvé d'un manque durant l'attente et de l'expérience de sa satisfaction établit progressivement la distinction entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas, ce qui est externe et ce qui est interne, c'est le début de la distinction du Moi et de l'objet.

(Hanus M. : "Les Deuils dans la vie. Deuils et séparations chez l'adulte, chez l'enfant")

 

5. Le deuil narcissique.

 

Le deuil narcissique permet la maîtrise de la perte subie et l'élaboration de ce qui est ressenti comme castration narcissique par le Moi naissant. C'est un mouvement actif physiquement (exemple : le jeu de la bobine) et psychiquement liant l'agressivité contre l'objet qui fait défaut. Il s'agit d'un moment symbolisant qui inaugure le processus de symbolisation. C'est aussi un mouvement qui augmente le plaisir narcissique de fonctionnement autonome, à la différence de sa satisfaction apportée par l'objet. Un plaisir est obtenu à partir d'un déplaisir qui n'a pas été dénié mais transformé en l'absence de l'objet réel et en présence de l'objet interne. Ces éléments du processus du deuil narcissique se rencontrent bien dans la séquence du jeu de la bobine qui illustre la maîtrise de l'absence.

Jeu de la bobine : raconté par Freud (1) à propos de son petit neveu : l'enfant s'amusait à faire disparaître derrière son lit une bobine de fil, dont il tenait un bout, et à la faire réapparaître en tirant sur le fil; il disait "fort" en l'absence de la bobine et "da" lorsqu'elle revenait, en proie à une jubilation intense, faisant ainsi la preuve d'une sécurité de son être, suffisante pour ne plus craindre l'absence maternelle, ou suffisante pour l'apprivoiser.

Ce plaisir narcissique de fonctionnement autonome, l'enfant le connaissait déjà pour l'avoir éprouvé dans la répétition de ses expériences motrices où il a appris à se rendre maître d'un mouvement, à l'affiner, et également lorsqu'il a découvert les satisfactions auto-érotiques d'organe en jouant avec son corps. Dans le jeu de la bobine, le plaisir de l'exercice musculaire n'est pas absent, mais il est surpassé par la jubilation de la maîtrise, tant de l'objet que le petit garçon fait disparaître et réapparaître à volonté, que maîtrise de soi. Et ce mouvement de maîtrise est renforcé par l'énonciation des phonèmes ("fort", "da") qui ponctuent les éléments moteurs de la séquence.

La dimension fonctionnelle autonome (mais avec la présence de l'objet interne) tend à croître au détriment du renfort narcissique apporté par les satisfactions objectales et ce changement donne vigueur à deux sentiments narcissiques essentiels, celui de l'identité et celui de l'estime de soi qui commencent à se faire jour dans le processus du deuil narcissique. Le narcissisme primaire se modifie non seulement dans son aspect quantitatif, celui des forces libidinales, mais également dans ses modalités qualitatives. Il est dans la nature du narcissisme primaire de se considérer comme omnipotent, dans le travail du deuil narcissique, le sujet reconnaît qu'il ne l'est plus. Au moment de ce changement profond, l'enfant donne toute sa puissance interne à l'objet idéalisé. Il est indispensable, pour que ce mouvement s'effectue, que la mère puisse à la fois supporter l'idéalisation et la désidéalisation. (2)

 

Sources :

1. Freud S. : « Au-delà du principe de plaisir »

2. Hanus M. : « Les Deuils dans la vie. Deuils et séparations chez l'adulte, chez l'enfant »

 

6. Le narcissisme secondaire.

 

Le narcissisme secondaire s'est constitué après un premier deuil par la reconnaissance de la séparation entre le Moi et l'objet, et de leurs limites. Ce narcissisme investit dans l'objet dont il attend une réponse, c'est donc un agent de liaison, dynamique, conflictuel, temporel et limité aussi dans l'espace, il est toujours en mouvement, il chemine et il se cherche. N'ayant accepté les limites que pour tenter de les dépasser, il va s'enrichir de la reconnaissance et de l'investissement privilégié (en amour et en haine) des objets qu'il a lui-même élus comme essentiels, des satisfactions intérieures liées à son fonctionnement, des réalisations conformes à son Idéal du Moi et enfin des résultats des sublimations. Il est le gage de l'autonomie du fonctionnement du Moi par rapport au monde objectal. Il tire non seulement son origine mais encore ses forces du narcissisme primaire. En effet, lorsque le narcissisme secondaire s'instaure, le narcissisme primaire s'efface, il ne disparaît pas mais il entre en quelque sorte en clandestinité, le Moi lui a retiré droit de cité mais il garde toujours potentiellement son pouvoir, prêt à reprendre du service à l'occasion des crises, celles des deuils en particulier. (Hanus M. : « Les Deuils dans la vie. Deuils et séparations chez l'adulte, chez l'enfant »).

 

7. Apport de Lacan : le stade du miroir.

 

Quant à Lacan, il différencie "l'infans", le bébé qui n'a pas encore accès au langage. Il ne possède pas d'image unifiée de son corps, il n'a pas d'identité constituée, ce n'est pas encore un sujet véritable. Les premiers investissements pulsionnels qui ont lieu sont ceux de l'auto-érotisme. Par le cri, il passe du registre du besoin à celui du désir car de simple expression de l'insatisfaction, il devient appel, demande. Les notions d'intérieur/extérieur, puis de Moi/autre, de sujet/objet se substituent à la première et unique discrimination, celle de plaisir/déplaisir.

Entre six et dix-huit mois, l'identité du sujet se constitue en fonction du regard de reconnaissance de l'Autre. A ce moment, le stade du miroir, le sujet peut s'identifier à une image globale et à peu près unifiée de lui-même. De là procède le narcissisme primaire, c'est-à-dire l'investissement pulsionnel que le sujet réalise sur lui-même ou, plus exactement, sur cette image de lui à laquelle il s'identifie. Le Moi qui naît à ce stade est une forme idéale, un Moi idéal, qui donne son "empreinte" imaginaire au devenir du sujet (1). Mais fondamentalement, ce Moi (ou cette image qu'est le Moi) est "extérieur" au sujet et ne peut donc le représenter complètement à lui-même : "Moi est un autre". Le narcissisme secondaire serait en quelque sorte le résultat de cette opération, où le sujet investit un objet extérieur à lui, un objet qui ne peut se confondre avec l'identité subjective, mais malgré tout un objet qui est censé être lui-même, puisque c'est son propre Moi, un objet qui est l'image pour "laquelle il se prend", avec tout ce que ce processus comporte de leurre, d'aveuglement et d'aliénation. L'Idéal du Moi régule le Moi idéal, il représente un ensemble de traits symboliques impliqué par le langage, la société et les lois. Il organise la médiation entre le Moi et le semblable. (2)

 

Sources :

1. Lacan J. : "Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je"

2. Lacan J. : "Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud 1953-1954"