Dolto F. a très bien commenté ces notions ainsi que les difficultés que l'enfant peut rencontrer, dans « Le cas Dominique » dont voici plusieurs extraits.
Le premier concerne la notion même de Moi Idéal ainsi que son apparition :
«Le Moi Idéal une instance inconsciente de la psyché. Il est toujours représenté par un être vivant, objet auquel le sujet brigue la semblance : comme si cet être vivant présentait la réalisation d'une étape anticipée du sujet à laquelle, dans son désir, il espère advenir. Le Moi idéal est toujours cherché dans la réalité appréhendable. Il est séducteur pour le sujet, et soutien de l'organisation des pulsions. L'être humain qui le représente a valeur phallique symbolique, c'est-à-dire valeur absolue pour la libido du sujet. Le corps de qui présentifie le Moi idéal est, pour le sujet avant la découverte de la différence sexuelle, par définition, un semblable, et du même sexe que lui. C'est pourquoi, dans la petite enfance, le Moi idéal peut être pour l'enfant des deux sexes, la mère autant que le père, ou tout autre représentant humain qui paraît à l'enfant valeureux du fait de la valeur que l'entourage lui donne,ainsi, désire, c'est « être comme », « avoir comme », « faire comme », « devenir comme » ce modèle vivant.
Chez le bébé et le petit enfant, la mère est toujours ressentie comme l'être à imiter, mais l'enfant ne sait pas encore dire « moi », nous disons qu'il s'agit, jusqu'à deux ans et demi - trois ans, d'un « prémoi ». L'objet préférentiel de la mère, l'autre de la mère, est valorisé comme un représentant-repère du désir de la mère, il est investi lui aussi de valeur, par contamination des émois du désir maternel, il est un représentant du phallus symbolique. Tous les êtres humains plus développés que l'enfant peuvent être momentanément des supports accessoires de ce Moi idéal, mais ils sont subordonnés à l'appréciation de la mère, qui est pour l'enfant l'objet prévalent coexistentiel. Tout objet, pour elle préférentiel, prend pour lui valeur phallique prégnante, c'est-à-dire valeur de puissance indiscutée et indiscutable La fratrie joue son rôle. Le père, étroitement et que l'enfant, par contamination, lui octroie. Le Moi idéal représente pour le sujet un état de perfection, d'aisance, de puissance, dans un corps semblable au sien en sa connaturalité, mais plus valeureux qu'il ne l'est actuellement. Le Moi idéal est en somme une image, une image narcissisante du sujet qui, dans un corps à l'origine totalement impuissant, totalement dépendant, se développe selon un « pattern » conforme à son espèce, pattern dont tout nous démontre qu'il en a l'intuition. Une image de lui-même développée, achevée, l'appelle, au plan biologique comme au plan émotionnel, il se la représente sous la forme des adultes tutélaires d'abord, puis de quiconque lui est, par ses parents et l'entourage social, rendu valeureux. Le Moi idéal est donc exemplaire. Il confronte l'imaginaire de l'enfant avec une réalité. La dépendance imaginaire de l'enfant à cette réalité le narcissise, stimule les pulsions de l'enfant à se couler dans les réalisations qu'il voit faire à son Moi idéal. Ce que « Moi », le sujet localisé dans son corps et qui se nomme associé pour l'enfant à sa mère, par qui il le sent distingué des autres membres de l'entourage par son désir préférentiel, hérite plus que tout autre du rôle du Moi idéal conjointement à la mère.»
Le second traite du passage du Moi Idéal à l'Idéal du Moi, ainsi que les difficultés que l'enfant peut rencontrer :
« Les pulsions génitales affrontées à l'interdit du désir incestueux à effet castrateur, se dissocient de la visée des objets parentaux. Elles refluent, par refoulement, sur le narcissisme attaché aux corps propre de l'enfant qui, pour lui-même, devient précieux, en attente de l'avenir où il sait qu'il accèdera, par la croissance, aux caractères secondaires de la nubilité. Il s'y prépare en répondant aux exigences culturelles. Cet avenir promis est le pôle attractif des fantasmes de la phase de latence. Fantasmes qui s'élaborent en projets à long terme, que focalise une instance nouvelle, concomitante de la résolution oedipienne : l'Idéal du Moi. Il a surgi des décombres du désir incestueux, il attire et stimule le Moi à des réalisations culturelles valeureuses dans la société extra-familiale, pour un autre plaisir que celui de séduire le père ou la mère en leur « faisant plaisir ». L'Idéal du Moi est d'autant plus renforcé, je dirais cohésant pour un sujet, que ce dernier rencontre dans des enfants de son âge et dans des aînés de son sexe, les mêmes valeurs de développement qui l'attirent vers la réalisation, impossible à atteindre par définition, de cet Idéal du Moi. Impossible par définition, car l'Idéal du Moi n'est pas présentifié par un être humain : c'est une éthique qui a pour effet de focaliser les pulsions, au jour le jour, dans des initiatives créatrices, valables en société , reconnues par les autres : les Sublimations.
Quant au Surmoi, son effet est d'inhiber des pulsions qui détourneraient le sujet d'une vectrice de ses pulsions le conduisant à briguer, par des sublimations, une réussite conforme à son Idéal du Moi. En effet, le non-dit de la loi par un représentant valeureux du sexe de l'enfant, responsable et garant de sa vérité, laisse l'enfant dans un état de confusion quant à son être sexué et à sa valeur, en tant que désir au masculin ou au féminin en société. On comprend à partir de là que si des enfants n'ont pas été génitalement structurés au moment physiologique de l'Oedipe, ils sont, pendant la période de latence, encore soumis à l'angoisse de castration oedipienne, très influençables par les exemples et les dires de ceux qu'ils admirent ou qu'ils craignent : les jeunes de leur âge et par des aînés. Ces « moi auxiliaires », quand eux-mêmes ne sont pas dans la loi, peuvent alors gauchir leur Idéal du Moi en continuant de représenter pour eux un Moi Idéal séducteur de style oedipien qui devrait être périmé. En réalité, un axe continu va des possibilités génétiques incluses dans le capital libidinal du Ça à l'Idéal du Moi. Les capacités génétiques du Ça ont pu être, jusqu'au moment du complexe d'Oedipe, gauchies par les personnes qui servaient de Moi Idéal à l'enfant. Mais, à partir de son renoncement clair à identifier son désir au leur - et surtout si les géniteurs, de leur côté, ne se projettent plus dans leur enfant - le Moi de l'enfant devient de fait sans modèle génital parental pour son désir. L'enfant sait n'avoir plus d'espoir à l'accomplissement de son désir génital envers les objets de sa famille proche. Le Moi de l'enfant peut enfin abandonner le souci de conquête incestueuse et se développer conformément à ses possibilités, sans plus briguer, si c'est un garçon, de plaire à sa mère ni d'être constamment en accord avec le conjoint de celle-ci, qu'il soit ou non son géniteur, ou quand il s'agit d'une fille, de chercher à séduire son père et ses frères aînés, tout en évitant les désaccords avec la conjointe de son père, qu'elle soit ou non sa génitrice.
Pour les enfants des deux sexes, la structure perverse ou délinquante peut se développer à partir d'un complexe d'oedipe mal vécu, d'une castration oedipienne mal assumée par un père encore fixé à sa propre mère, ou par une mère encore fixée à son propre père, ou jouant à « la poupée » avec ses enfants. Les difficultés viennent de ce qu'avec la phase de latence, l'enfant peut régresser à des positions antérieures, homosexuelles et narcissiques, si le père et la mère, qui représentent au foyer les adultes ayant atteint le niveau apparent de la communication génitale et créatrice, sont en fait immatures, phobiques, obsessionnels ou hystériques. La présence au foyer de l'enfant oedipien a des chances d'éveiller en eux une libido refoulée homosexuelle et narcissique, une libido quotidiennement refoulée de ses positions génitales sur des positions pré-génitales. Les enfants de tels parents entrent en phase de latence physiologique, vers neuf ans, non pas fiers de leur sexe mais comme des êtres neutres, peu sexués, et c'est à la puberté que de graves problèmes se poseront, débouchant sur une névrose d'autant plus inhibitrice de la génitalité que la réussite scolaire se maintient, il s'agit alors d'une réussite par fixation obsessionnelle aux seuls résultats compétitifs sans véritable ouverture sur la culture. La fixation homosexuelle ou hétérosexuelle aux professeurs impose à l'enfant de ne pas déchoir devant eux, il devient indifférent à tous les autres intérêts de son âge, surpréoccupé de scolarité, angoissé de ses échecs que son narcissisme blessé éprouve comme non-satisfait du désir du maître auquel le sien s'identifie. La surtension qui l'habite peut entraîner un état dépressif chronique. Cette apparente réussite donne satisfaction aux parents, car elle accapare la libido d'un enfant indisponible à la fréquentation d'autres jeunes qu'il fuit et redoute, s'absorbant dans la masturbation et l'angoisse de castration oedipienne qui y est associée, du fait que les fantasmes qui l'accompagnent visent à la conquête d'objets imaginaires ou inaccessibles, substituts masqués des parents. Il s'agit de cas où l'Idéal du Moi est gauchi par la pérennité du Moi idéal oedipien, représenté soit encore par un parent, soit par le style de vie donné en modèle par les parents, ou encore par les dires moralisateurs des parents remplaçant totalement une élaboration personnelle de jugement éthique. Le sentiment de culpabilité étreint le narcissisme. Cet Idéal du Moi gauchi ne peut focaliser les pulsions des stades érogènes archaïques, ainsi que les pulsions du stade génital actuel. Toutes les pulsions agressives, actives et passives, qui devraient être en accord avec les pulsions génitales pour la poursuite de l'objet du désir et d'une oeuvre (travail créatif et fécondité), toutes ces pulsions, sont, sans discrimination, refoulées par le faux Surmoi resté préoedipien. Ce Surmoi rétrograde oblige le désir, sous peine d'angoisse de castration, souvent somatisée (fatigue, insomnie, troubles viscéraux) à s'accorder non pas à un Idéal du Moi, comme cela devrait être, mais à un Moi idéal, c'est-à-dire à quelqu'un. Ce n'est plus totalement le père sans doute, mais c'est un maître à penser, une instance "sûre" exogène au sujet qui lui dicte sa conduite, une instance religieuse, médicale, syndicale, dans les cas où il ne s'agit pas simplement d'une fixation homosexuelle franche à un aîné de son sexe. De ce fait, il y a dépendance du Moi, et, fatalement, manque de la dynamique totale des pulsions génitales. Le sujet ne trouve pas, dans son Moi resté en partie infantile (et souvent héroïque en sa soumission indiscutée), de quoi organiser ses pulsions. Ses projets qui, lorsqu'il y a un Idéal du Moi, servent le désir génital guidé par l'appel franc du plaisir, sont mêlés à un brouillard de fantasmes, qui gênent la vue claire de la réalité. Ses projets échouent, soit dans leur accomplissement, soit dans l'obtention du plaisir. La compétition génitale sexuée est sans force, culpabilisée, elle ne peut être affrontée dans des comportements responsables au service du désir. L'appréhension de l'échec accumule tant d'énergie à éviter celui-ci que l'échec s'ensuit, satisfaisant la culpabilité et laissant un sujet morfondu. Si ce n'est pas l'appréhension qui le domine, c'est l'atermoiement, ou bien encore, le souci de n'être pas en accord total avec le Moi Idéal, c'est-à-dire telle ou telle opinion d'autrui que le Surmoi oblige à ménager.
Au contraire, dans le cas du complet dégagement oedipien, chez l'individu au service de ses pulsions génitales, dont il se sent la pleine responsabilité, il y a circulation libre de la libido, selon un axe qui va du Ça à l'Idéal du Moi en passant par le Moi gardé par le Surmoi de la loi introjectée. Le désir se focalise sans déperdition de force, accompagné d'un sentiment de liberté, vers le succès, son accomplissement dans le plaisir d'atteindre son but. Et si le succès n'est pas atteint, cela n'entraîne ni le sentiment de culpabilité, ni blessure narcissique : le sujet a acquis de cet échec une expérience de la réalité au bénéfice du Moi, il conserve la visée de son Idéal du Moi. Les prochaines pulsions génitales seront encore mieux adaptées à l'accession au but du sujet : l'objet de son désir pour l'obtention du plaisir. Ainsi est organisée la « santé » libidinale de l'âge adulte dans la maturité. Cela jusqu'à l'âge physiologique de la ménopause pour les femmes, de l'andropause pour les hommes, nouvelle castration (naturelle) qui entraîne uns symbolisation nouvelle du désir, sans angoisse ni symptômes de régression. »
clair, simple, tout
clair, simple, tout simplement riche et intéressant....
merci beaucoup d'éclairer ainsi les gens en souffrance