Voici un exemple tiré de la pratique de Spitz R.A. (« De la naissance à la parole. La première année de la vie ») :
Petite fille de six mois observée dans une pouponnière (institution pénale occupée par des délinquantes enceintes qui accouchaient dans une maternité toute proche. Après l'accouchement, leurs enfants étaient transférés dans la pouponnière où elles continuaient à s'en occuper) : rien de spécial ne fut noté pendant les six premiers mois, c'est une enfant particulièrement amicale qui sourit de façon éclatante aux gens. Suite à des circonstances administratives spéciales liées au statut de la mère, l'enfant en est séparée. A l'âge de six mois et demi, disparition de son comportement "radieusement" souriant. Pendant les deux semaines suivantes, elle dort d'un sommeil profond tout au long des douze heures que dure l'observation. Après quoi un changement se fait dans son comportement : elle reste immobile dans son berceau, lorsqu'on s'en approche, elle ne soulève pas les épaules, à peine la tête, pour regarder avec un air de profonde souffrance. Aussitôt que l'on commence à lui parler et à la toucher, elle se met à pleurer mais d'une façon différente de celle habituelle chez les bébés dont les pleurs sont accompagnés par des vocalisations exprimant leur déplaisir, et parfois par des cris. Elle, au contraire, pleure sans bruit, les larmes roulant sur son visage. Lui parler d'un ton doux et réconfortant ne fait que redoubler ses pleurs auxquels se mêlent des gémissements et des sanglots qui la secouent entièrement. Cette réaction ne fait que s'aggraver au cours des deux mois suivants. Il devient de plus en plus difficile d'établir un contact avec l'enfant qui perd du poids, elle a de la peine à absorber la nourriture et à la garder.
Pour Spitz, il y aurait problématique au niveau de la relation d'objet chez ces enfants. Dans une relation "normale", la relation de l'enfant avec son objet d'amour lui permet de trouver dans les activités provoquées par l'objet une issue à sa pulsion agressive. Chez les déprimés anaclitiques, les pulsions sont arrêtées à mi-course. Au niveau de la pulsion agressive, on s'aperçoit que l'enfant tourne l'agression contre lui-même, contre le seul objet qui lui reste. Cliniquement, ces bébés manifestent des troubles de l'alimentation et souffrent d'insomnies, plus tard ils peuvent s'attaquer eux-mêmes de façon active en se cognant la tête contre les barreaux de leurs lits, en la frappant de leurs poings ou en s'arrachant les cheveux par poignées. Si la carence devient totale, la détérioration se poursuit inexorablement conduisant au marasme et à la mort. Chez ces enfants, les activités auto-érotiques de toute espèce s'arrêtent, y compris le sucement du pouce.