En savoir plus sur le désir et ses aléas

Je vais reprendre ici le développement du désir chez l'enfant dès sa naissance ainsi que les « ratés » qu'il peut rencontrer, sur base de l'article de Dolto : « Au jeu du désir ».

1. Le nouveau-né

2. L'épreuve du miroir

3. La découverte de la différence des sexes

4. Le conflit oedipien

5. Apport de Lacan

6. L'adolescence

7. L'adulte

8. Conclusion

 

1. Le nouveau-né

 

Le désir qui, à l'origine, est toujours inconscient, comme le besoin, demande lui aussi l'apaisement de sa tension dans un accomplissement, une consommation pour le plaisir, mais la caractéristique du désir est de supporter le non-accomplissement immédiat et de pouvoir de ce fait subir des avatars continuels jusqu'à ce qu'il se satisfasse d'une façon ou d'une autre. Le désir non satisfait, qui reste ainsi à l'état de tension, peut se renforcer et se préciser. Chacun de nous devient ainsi capable d'inventer et de créer inconsciemment des moyens de jouer avec son désir et d'y apporter apaisement, lorsqu'il n'y a pas de réponse dans l'entourage.

Au début de la vie, les moments d'interrelation humaine sont obligatoirement concomitants des moments de satisfaction des besoins. Chez le nourrisson, lorsque le besoin est satisfait, le désir ne l'est jamais, tout au moins lorsque l'enfant ne dort pas. Le désir, c'est l'appel à la communication interhumaine. De jour en jour, de rencontres avec la mère et de séparations d'avec elle, l'enfant qui désire la continuation de ce lien interhumain et de la communication avec sa mère est poussé à imaginer l'appel et la réponse passive ou active de l'autre qu'il désire. Imagination qui, grâce à la mémoire, est un mélange de fantasme, de perception et de souvenir. Il joue à mimer, à exprimer son désir, pour lequel l'odeur, l'audition, la vue de sa mère lui manque. Il substitue à la présence désirée une perception qui l'évoque. A défaut de sa mère présente, le désir de cette perception lui fait trouver, par exemple, son poing puis son pouce, substituts à téter, et cela lui permet ainsi de mieux supporter l'isolement pendant l'absence de communication. C'est déjà un langage intra-narcissique, une sorte de mémoire de la présence de la mère, et une sorte de masturbation, c'est-à-dire de leurre jouissif solitaire qui entretient le désir, en l'absence de la mère. Il ne s'agit pas de besoin, il s'agit du désir de communiquer avec l'autre : c'est cela qui cherche à s'apaiser, devant l'impossible réalité, de la seule manière connue. Et c'est là l'origine de la symbolisation. L'imagination étoffe une perception partielle grâce à la mémoire, qui recrée la présence sécurisante d'une totalité existentielle par-delà le manque. Ce « jeu-avec » une sensation accompagnée de remémoration est le propre de la vitalité symbolique dans laquelle se source le désir. Cette alternance dans le désir de communiquer, satisfait par la présence et non satisfait dans l'absence, mais dès lors attendu et affabulé, suivi du retour de la satisfaction de voir la mère retrouvée, organise en code de langage les possibilités de la sublimation des pulsions orales de désir, car c'est lui tel qu'il s'organise dans l'oralité qui trouve là les racines de l'humanisation, c'est-à-dire que la fonction symbolique est mise au service de la communication de désirs entre les êtres humains.

C'est dans le larynx que se spécifie le lieu du désir et dans le pharynx le lieu du besoin au stade oral. L'enfant réprime une pulsion d'expression passive (l'olfaction), pour focaliser son énergie sur une pulsion active, le cri : appeler sa mère et soutenir son désir de la voir revenir à lui. Cet apprentissage de la distinction entre le larynx et le pharynx ne se fait pas toujours facilement. Le cas de régurgitation en l'absence de troubles digestifs en est la preuve, il s'agit d'une « erreur d'aiguillage ». Au lieu du cri, c'est le lait qui est émis. Le bébé obtient ce qu'il veut, la présence de la mère mais il est piégé car son désordre digestif inquiète la mère. Très tôt, les dés peuvent être pipés au jeu du désir quand la jouissance de l'un s'obtient grâce à l'angoisse de l'autre.

Un autre problème peut venir de la satisfaction rapide d'un désir, sans échanges entre les personnes, ni paroles permettant à l'imaginaire le plaisir partagé de la jouissance attendue de la communication. Cela reproduit chez l'enfant la confusion du désir satisfait avec le besoin, auquel en son origine archaïque le désir était confondu. Bref, le sujet est ramené au silence de son corps par une satisfaction trop rapide du désir dans l'obtention du plaisir substantiel. On pourrait parler d'un circuit court de la libido et de ses pièges pour le désir, tandis que le circuit plus long, comportant la communication par l'intermédiaire du langage échangé avec un autre, permet au désir les harmoniques de la jouissance dans une inventivité.

A l'inverse, un désir auquel il n'est jamais répondu qu'aux moments indispensables des besoins, où il est toujours annulé par une satisfaction corporelle immédiate, ne laisse aucune trace dans la mémoire de l'enfant et se confond avec le besoin. Ce désir là ne se symbolise pas en amour pour la mère. Il reste articulé au corps même dans ce qu'il a d'organiquement fonctionnel en son acceptation végétative ou animale. Dans ce cas, l'intelligence et la sensibilité subtile, spécifiquement humaines ne sont pas mises en jeu dans des échanges langagiers. Face à cette situation, il arrive que le bébé semble s'y faire et supporte, sans manifestation apparente, l'absence d'échanges symboliques pour son désir, et la passivité solitaire à laquelle il est réduit. Il vit sans plus manifester de désir, mange n'importe quoi, ne gêne personne. Il ne joue pas son désir avec l'autre qui, symétriquement, ne veut ni voir ni entendre l'enfant et jouer avec lui. Tous ces manques d'un désir d'autrui croisé avec son désir structurent un sentiment d'abandon qui devient, si l'enfant le tolère sans manifestations de dérangement somatique, un modus vivendi d'ennui latent, où il se sent en sécurité. Sa vie symbolique reste larvaire, signifiée dans ses relations à autrui par la bouche et l'anus, réduits à leur besoins : les échanges émotionnels étant réduits au minimum. Lorsque, plus tard, sa maturation neurologique et musculaire advient, tout pour lui sera motif d'angoisse : de dévoration, d'un trou où tomber, de morcellement, tout mouvement d'autrui ou de lui-même risquera de l‘atteindre dans sa sécurité existentielle.

 

2. L'épreuve du miroir

 

Les miroirs sont les pièges du désir de l'enfant car ils l'obligent, les premières fois qu'il les découvre, à connaître l'aspect qu'il donne à voir, celui d'un petit étranger, inconnu de lui, apparu dans son champ de vision de façon magique et avec lequel il ne peut avoir d'échanges. Quand l'enfant se laisse piper par le piège de son aspect dans le miroir, il peut être fasciné par cette découverte, et surtout s'il est dépourvu de compagnons de son âge, s'absorber dans la contemplation de son image, comme leurre de la présence d'autrui. Le moindre danger du miroir est de susciter chez lui, des grimaces qui l'amusent ou lui font peur, de l'inciter par auto-séduction à découvrir le truquage mensonger des mimiques de visage. Il peut s'exercer à jouer, en acteur, les expressions qu'il donne à voir, pour cacher ce qu'il désire, afin de manipuler autrui, au lieu de rester authentique en ce qu'il ressent et de l'exprimer. Son désir peut ainsi s'aliéner dans une mascarade pour autrui, aux dépens de ce qu'il ressent et éprouve authentiquement dans le contact à autrui. Cette mystification du désir, par des pulsions scopiques devenues jouissives à travers l'auto-admiration ou l'auto-critique de l'apparence qu'on donne à voir, joue un grand rôle dans notre société et aliène notre narcissisme en soumettant ce que nous-mêmes ou l'autre avec nous, éprouvons et ressentons, à la primauté des valeurs apparentes, « normalisatrices ». Si l'enfant surmonte cette épreuve du miroir, l'expérience lui permet de se séparer de l'illusion d'être co-corporel jusqu'à la confusion avec sa mère, elle lui a conféré son identité par la pérennité de son visage inchangeable.

 

    3. La découverte de la différence des sexes

 

A ce moment, vers 30 mois, les garçons ont besoin de paroles rassurantes émanant de leur père, et surtout, d'explications concernant les érections qui se sont mises à leur faire problème. En effet, il y a antinomie entre la volupté ressentie au niveau du sexe et le fonctionnement urinaire auquel ils le croient exclusivement destiné. Jusqu'alors, les garçons urinent en érection ou non, et voilà que brusquement l'émission d'urine en érection est devenue impossible. Le sexe masculin est donc confusément, par son passé, coordonné dans l'imaginaire à l'émission apaisant des tensions urinaires, mais il l'est aussi dans l'intuition confuse de l'avenir spermique. Sans explication claires concernant la génitalité, la validité du désir et ce qu'est le destin de paternité, le garçon embrouille ses idées et reste marqué d'angoisse.

L'énurésie, plus fréquente chez le garçon, est un des symptômes du refoulement inconscient du désir dans la vie diurne d'un garçon, qui du fait que son désir est piégé ne peut entrer véritablement dans la fierté narcissisante et sécurisante de son sexe, avec sa valeur esthétique et érotique indubitable, à l'instar, en particulier, du modèle connu qu'est pour lui son père ou le compagnon élu du désir de sa mère, ce qui le conduirait, plus tard au complexe d'Œdipe. S'il reste fixé à la valeur narcissique urétrale du pénis pour lui-même et pour en transférer l'exhibition narcissique sur un talent ou sur les armes, il peut (gardant le jeu de cartes de son enfance, surtout si son père n'est pas l'objet du désir de sa mère) conserver la place préférentielle dans l'amour de cette mère dont il reste dépendant, et jouer sa sexualité génitale dans des désirs homosexuels. Ceux-ci seront parfois plus ou moins camouflés pour la société, l'homme prenant une femme utilitaire, esclave et parturiante de saillies sans amour. Hélas pour ses enfants, cet homme sera un géniteur, sans être un père symbolique. Rival de ses enfants qui grandissent, il décourage leurs désirs de valorisation personnelle en société, est jaloux de leur réussite, et culpabilise le désir qui le pousse à assumer sa propre responsabilité en se dégageant d'un écrasante tutelle, ambiguë ou agressivement méprisante vis-à-vis de ses enfants devenus adolescents.

Quant aux filles qui se croyaient, à juste titre, parfaitement entières et bien constituées, la découverte du pénis chez le garçon leur paraît une défaveur. Grâce à cette castration imaginaire, qu'elles posent ou non à autrui la question du pourquoi de leur manque, elles développent les potentialités du désir féminin, qui s'ignore encore, sur toutes les valeurs esthétiques du visage et d'un comportement gestuel beau. Si elles ne reçoivent pas d'éclaircissements sur la réalité anatomique de leur sexe, sur un désir et une génitalité dont la fécondité n'est pas affaire de tube digestif, ni de parthénogenèse, quelle plus-value est alors donnée à la puissance phallique de devenir maman de bébés, de bébés rien qu'à elles. Quelle plus-value imaginaire est dévolue, à défaut de pénis, à cette fonction parturiante future, conçue par elles comme orale et anale.

Bien des femmes adultes ne sont jamais sorties de cette valorisation, et, de fait, jamais sorties non plus de l'homosexualité de leur désir, qui à l'âge adulte est encore fixé sur leur propre père. Ces femmes sont d'anciennes fillettes restées dans l'ignorance prolongée de la valeur du sexe, dans l'ambiguïté du désir oral, anal et du besoin d'enfanter qui s'y adjoint, confondu avec la dépendance de la femme à l'homme pour avoir des enfants. Restées non initiées de ce que sont l'existence et la valeur du désir féminin et sa maîtrise, elles n'ont pas été initiées à la loi de l'interdit de l'inceste. Un inceste qu'elles ont désiré sans le savoir et vécu toute leur vie de façon camouflée, ambiguë, cajolante, amoureuse ou agressive, déçues de leur père, qui lui-même va se fixer, par une réciprocité accordée, aimant, ou hostile à sa fille, qu'il s'est gardé de déniaiser, à moins que ce ne soit de leur mère qu'elles soient restées infantilement dépendantes de façon ambivalente. Leur désir génital a rencontré, parfois lors de leurs premières curiosités, l'interdit du plaisir masturbatoire, et parfois même pas. Elles sont, pour le désir, muettes et sourdes à leur sexe, et frigides avec les hommes sur le plan de l'érotisme génital. Il y a aussi la possibilité de mener une vie sociale adaptée au travail, et féconde mais immature et irresponsable, parce qu'elles ont gardé le jeu de cartes de leur enfance où rois et reines ont conservé les visages de leurs parents. Elles sont des mères abusives ou négligentes, incapables de guider leurs enfants vers l'acquisition d'un désir autonome et responsable. Ce sont des femmes frustrées et frustrantes.

 

    4. Le conflit oedipien

 

Admettons que les enfants aient été avertis à temps de la valeur complémentaire, dans le désir et dans l'amour, du sexe masculin et du sexe féminin par des parents qui assument leur désir, s'aiment et s'estiment, les enfants des deux sexes, sont alors confrontés au conflit oedipien. Mais pour cela, il est nécessaire que les deux autres pôles oedipiens, qui sont constituants pour chaque enfant de la triangulation structurante de son désir, soient tenus l'un par une mère qui désire les hommes, et en particulier le père de l'enfant (qu'en tout cas, elle ne dévalorise pas cet homme si, l'ayant désiré, elle a changé de partenaire) et l'autre par un père qui, dans la rivalité rouée de ses filles vis-à-vis de sa femme, ne leur laisse jamais supposer qu'elles sont, pour lui, plus séduisantes que leur mère. L'interdit de l'inceste entre enfants et parents, entre filles et garçons d'une fratrie est toujours signifié plus ou moins explicitement aux enfants de toutes les sociétés. Il est toujours signifié sans contradiction comportementale quand les parents, eux, ont castré effectivement leur désir incestueux homo-ou hétérosexuel, tant vis-à-vis de leurs propres géniteurs que de leurs enfants.

Les enfant sont de fins observateurs, et surtout, ils essaient d'éviter la douleur d'avoir à renoncer totalement au plaisir qu'a suscité, tout au long de leur enfance, la promotion de leur désir dans l'imagination et l'espoir de conquérir la stature d'adulte, pour vivre maritalement avec le géniteur de sexe complémentaire et en avoir des enfants. Ce projet de tous les petits est le levier de leur développement. Or, voilà que ces premières personnes tant aimées et désirées, leur sont interdites, quand leur advient la claire connaissance de la sexualité génitale. Telle est l'angoisse de castration sur laquelle bute le désir des enfants de cinq à sept ans, lorsqu'à trois ans, ils sont entrés dans la fierté de leur sexe. La castration oedipienne est une grande épreuve, et il faut pour lui donner toute sa mesure, voir des enfants sains jusque-là dépérir ou faire des crises qui, pour l'entourage, peuvent passer pour des névroses. Elles pourraient, en effet, laisser une blessure narcissique toute la vie, si des paroles claires concernant la loi universelle qui régit la sexualité en société et délivre valeur au désir et au plaisir génital licite, hors de la famille, ne viennent pas, à temps, sortir l'enfant de sept à neuf ans de l'état d'impuissance symbolique lié à une castration non donnée, ou mal intégrée, voire déjouée par des jeux séducteurs charnels en famille, génératrices de troubles psychologiques et parfois somatiques en chaîne. Bien intégrée dans la conscience claire, et jusque dans les imaginations érotiques, la castration oedipienne dépassée ouvre aux enfant le droit à la fierté de leur génitalité future, celle dont la nubilité leur confèrera dans leurs corps les preuves qu'ils sont, en droit, des égaux de leurs parents vis-à-vis de la loi sociale quant au désir et au plaisir sexuels. La vie imaginaire est débloquée, l'intelligence des choses de la culture s'ouvre aux curiosités symboliques issues du désir incestueux castré. L'enfant en phase de latence, dès sept à huit ans, porte les fruits de la sublimation de son désir dans une utilisation créatrice et culturelle des pulsions libidinales de tous les stades. Il découvre les amitiés extra-familiales, il a pour ses parents un amour prudent et chaste, d'autant plus confiant que ceux-ci sont sécurisants et l'encouragent dans ses difficultés en société, qu'ils ne blessent jamais son narcissisme, et qu'il peut compter, le garçon comme la fille, sur la discrétion du parent à qui il se confie par rapport à l'autre.

 

    5. Apport de Lacan

 

Pour reprendre Lacan (1) :

« Le désir de l'homme est le désir de l'Autre, ... à savoir que c'est en tant qu'Autre qu'il désire. »

Partons de cet ailleurs qu'est l'Autre, défini comme lieu des signifiants, structure symbolique, dans laquelle l'enfant est pris dès avant sa naissance biologique. Or, en ce champ de l'Autre prend place la Mère. Que veut-elle ? La question de l'enfant est la voie par laquelle naît son désir, en tant que celui-ci ne peut s'engendrer que du désir de l'Autre. Désir inconnu, de quoi en l'Autre y a-t-il manque en effet ? C'est en ce point de manque que se constitue le désir du sujet. Car, dès lors qu'il interroge, qu'il demande, il parle. Lorsque ses parents lui signifient clairement qu'il n'est pas là, lui enfant, pour combler leurs manques, sa quête s'en trouve toujours relancée, son propre désir se constitue, il advient comme sujet.

Encore faut-il qu'il soit reconnu comme questionnant par l'adulte. Or, pour que l'adulte soit en mesure d'entendre qu'un enfant (déjà un nourrisson) l'interroge sur l'inconnue de son désir, sur son manque, il faut, précisément, qu'il puisse admettre son manque, qu'il puisse s'admettre dans son rapport à l'enfant mû par l'Inconscient. Il faut qu'il renonce à une positon de maîtrise, ou de tout pouvoir, ou de tout savoir, et cela sur lui, sur l'enfant, sur lui avec l'enfant. Car, quand l'adulte s'impose outrancièrement, quand il cherche à façonner complètement l'enfant à son image, quand il veut le soumettre à sa volonté, ce n'est plus sous le règne de son désir (impliquant un manque) qu'il se présente à l'enfant, mais beaucoup plus sous celui de la pulsion, en particulier de la pulsion sadomasochiste qui fait de l'enfant l'objet de sa satisfaction. Dans ce cas, le questionnement de l'enfant se clôt, sa langue est méprisée, déniée, désavouée. Le désir de savoir, le désir tout court, se trouve en impasse. Apparaissent les symptômes à travers lesquels, coûte que coûte, l'enfant insiste, persévère dans sa quête. Une autre forme d'impasse peut venir de l'illusion qu'a l'enfant qu'il vient effectivement répondre à la demande de ses parents pour les combler. (2)

Cependant, quelle que soit la situation rencontrée par l'enfant, celui-ci est toujours sujet désirant. Il n'est jamais pur support du désir de ses parents, pas plus que leur objet partiel. L'enfant, en ses symptômes, prend diverses positions qui sont tant de réponses au discours familial. Lacan (3) distingue deux modes de réponse majeurs :

- soit le symptôme de l'enfant représente la vérité du couple familial, il s'identifie au dysfonctionnement du couple des ses parents, ce qui implique qu'il y a structure familiale et médiation par la fonction paternelle

- soit l'enfant s'identifie à un Idéal du Moi sans distance d'avec le désir de sa mère. Sans la médiation de la fonction paternelle, sa réponse est de réaliser l'objet du fantasme de la mère en s'identifiant à cet objet. Il sature, en se substituant à cet objet, le mode de manque où se spécifie le désir de la mère avec une variété de cas de figures selon la spécificité du désir maternel : névrotique, psychotique ou pervers. Ainsi, quand le sujet n'entre pas dans la signification phallique, il reste l'objet de jouissance de la mère. Pour reprendre Lacan (4) :

« Un grand crocodile dans la bouche duquel vous êtes, c'est ça la mère. On ne sait pas ce qui peut lui prendre tout d'un coup, de refermer son clapet. C'est ça, le désir de la mère. Le rouleau qui est là en puissance au niveau du clapet, c'est ce qu'on appelle le phallus, c'est le rouleau qui vous met à l'abri si tout d'un coup ça se referme. »

Ce qui est fondamental, c'est le terme de « réponse » pour signifier l'acte par lequel l'enfant pose un symptôme. Celui-ci est bien un langage en réponse au discours familial, langage d'un sujet dont le désir ne se confond jamais avec le désir du père ou de la mère mais demeure toujours vivant même s'il est caché.

 

Sources :

1. Lacan J. : « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l'Inconscient freudien »

2. Renders X. : « Le jeu de la demande »

3. Lacan J. : « Deux notes sur l'enfant »

4. Lacan J. : « Le Séminaire, livre XVII, L'envers de la psychanalyse »

 

    6. L'adolescence.

 

L'arrivée de la nubilité voit surgir en masse les obstacles au désir qui n'ont pas été levés par l'interdit de l'inceste, libérateur du désir à l'égard de tous les objets non familiaux. C'est surtout le cas si des parents maladroits se font voyeurs de émois sexuels et/ou amoureux des adolescents pour les taquiner ou les critiquer, et si les jeunes ne sont pas clairement avertis de la sexualité, de la procréation, des modalités de la fécondité et de ses évitements. Au lieu de surveillance, c'est de liberté et de déculpabilisation pour leurs erreurs dont ils ont besoin, pour que leur désir nouveau, en butte au désir d'autrui, les conduise à prendre confiance en eux. Dans leur désir et leur devoir d'individuation et d'autonomie face à la société, les jeunes, que la scolarisation, ou l'interdiction de travailler, ou le chômage, laissent en dépendance pécuniaire et d'habitat envers leurs parents jusqu'à l'adolescence prolongée sont pris au piège. Certains ne peuvent en sortir qu'en risquant leur désir dans des activités délinquantes ou de toxicomanie, façon de fuir, dans un narcissisme exacerbé et l'exaltation du danger, une vie sans responsabilité et sans pouvoir tant social que créateur, à laquelle ils sont réduits par la loi.

L'époque de quinze à vingt ans est celle de l'organisation définitive de l'économie libidinale. L'engagement du désir est soutenu par le narcissisme, antérieurement structuré dans le climat socio-éducatif et la famille. Il s'agit d'acquérir la maîtrise des pulsions sexuelles de tous les niveaux que le but social visé réorganise, et surtout la maîtrise des pulsions génitales, en vue d'obtenir la puissance dans le travail, la puissance émotionnelle chaste dans les amitiés, la puissance séductrice et génitale au service de la conquête d'objets d‘amour.

Tout cela explique que cette époque soit celle de l'éclosion de troubles névrotiques passagers fréquents et parfois même durables si l'angoisse de l'entourage aggrave le sentiment d'échec dû à des conflits qui proviennent d'un Surmoi encore archaïque, susceptible d'inhiber les pulsions génitales qui exigent du sujet de nouveaux engagements où risquer sa responsabilité et sortir du cadre de son milieu familial. Ce Surmoi est dû à l'intériorisation d'une morale de prépubère, aggravée dans notre société par les difficultés effectives pour se dégager de l'emprise de la famille et des réactions angoissées des parents. La névrose peut éclore du fait qu'il y a dans la réalité empêchement aux modalités de créativité désirées : parce que le désir génital ne trouve pas d'issue, pas plus que le désir de travailler en se faisant rémunérer et en gagnant ainsi de façon licite de quoi sortir.

Bien des jeunes, au moment de la puberté, acceptent de différer l'aboutissement de leurs pulsions génitales dans des rencontres sexuelles. Ils arrivent un certain temps à utiliser les tensions ainsi maintenues pour soutenir leur ambition de réussir dans la compétition de leur classe d'âge, en vue d'obtenir une promotions sociale. Mais pour beaucoup d'autres, c'est un piège où ils laissent se développer un Surmoi névrotique. S'ils constatent un échec relatif ou complet dans cette réussite qu'ils ambitionnent, ils éprouvent une blessure narcissique à effet toujours régressif. Il faut à chaque être humain une quantité suffisante de plaisir, il faut apaiser les tensions du désir et rétablir ainsi le narcissisme. C'est la raison de la délinquance juvénile, inconnue ou publique, car la plus proximale régression est la réactivation des pulsions prégénitales, surtout chez les adolescents mal secourus dans la compréhension de leur épreuve d'échec par des parents indifférents ou angoissés. Le Surmoi prépubère n'était pas préparé aux vagues de fond des pulsions de la puberté. Il peut avoir construit dans la conscience du jeune (particulièrement en cas d'Oedipe mal résolu chez les parents, et par voie de conséquence chez leurs enfants, surtout s'ils vivent trop au contact de ces parents angoissés) des barrages conscients, prétendus moraux, aux pulsions masturbatoires, parce qu'elles sont l'aboutissement d'imaginations et de fantasmes érotiques et que, pour quelques raisons que ce soit, les adolescents en éprouvent honte ou dépit, ou des sentiments névrotiques de culpabilité face à une réalité qui rend difficiles les rencontres réelles de jeunes des deux sexes.

C'est aussi l'époque des vocations, dans lesquelles s'engouffrent inconsciemment toutes le pulsions sexuelles, parfois par un mécanisme de défense contre des pulsions génitales non valorisées en elles-mêmes. Vocations qui parfois accaparent tant d'énergie libidinale qu'elles justifient consciemment pour le sujet, la fuite de la recherche d'objets d'amours et d'occasion de rencontres sociales.

Les pulsions du désir, s'il s'agit de désir génital, suscitent la quête d'un plaisir à conquérir, toutes énergies focalisées vers un accomplissement au-delà du plaisir déjà connu. La jouissance du désir génital n'est jamais répétable, le sujet y brigue une constante réaffirmation de sa séduction et une découverte constamment nouvelle de lui-même et de l'autre pour que le désir porte son fruit d'échange créatif. Les rencontres qui s'avèrent sainement durables, et qui font désirer aux participants qui se sont choisis un compagnonnage plus ou moins prolongé, sont celles où chacun des partenaires se sent narcissiquement soutenu par l'autre, à la découverte de cette puissance renouvelée de dépassement de soi. La difficulté est de ne pas régresser l'un par l'autre dans des situations de dépendance réciproque. Chaque fois que le désir génital authentique est en jeu, il y a risque, car la rencontre du partenaire durablement désirable est difficile. Il y a la peur du « qu'en-dira-t-on » social mais il s'agit toujours en fin de compte d'un Surmoi névrotique projeté sur autrui, à moins qu'il ne s'agisse d'un faux semblant de désir génital qui n'est en fait qu'un retour régressif à la sécurité, il s'agit alors de n'avoir pas à prendre le risque de nouvelles conquêtes. C'est pourtant dans le désir partagé que celui-ci, advenu à son niveau de génitalité exercée, peut se trouver un terrain favorable et susciter l'achèvement de l'évolution psychosomatique qui caractérise l'adulte en bonne santé.

Le rôle des idéaux parentaux et sociaux à la mode est prépondérant dans l'Inconscient qui informe le Conscient. D'une part, le jeune est soumis aux idéaux de la mode et d'autre part, il veut être complètement différent de ses parents car l'angoisse de castration oedipienne veille. Il peut alors tomber dans le piège de la dépendance absolue à l'égard de son objet d'amour, devenu plus un fétiche rassurant qu'une personne à découvrir. Ce « collage » lorsqu'il s'agit d'amis du même sexe, est le plus souvent chaste. Il peut entraîner l'homosexualité passagère mais peut, au contraire, liquider définitivement l'homosexualité narcissique de la prépuberté, prolongée au-delà de l'âge. Et c'est un/une troisième partenaire qui rompt cette idylle narcissique. C'est justement la possibilité que cette rivalité se joue sur des objets de culture, au lieu qu'elle se joue dans la menace de castration ou celle du viol, ou dans le rapt séducteur d'un objet de désir de l'autre sexe, qui va faire que ces adolescents qui se sont choisis pour une amitié duelle, deviennent dans la coopération créatrice de véritables amis, au sens d'une homosexualité consciente ou non, sublimée et durable, au lieu de rester des rivaux ou de se quitter, leur amitié brisée par cette rivalité. Il y a des jeunes qui préfèrent sacrifier consciemment le désir hétérosexuel, par peur du risque de perdre l'homosexualité d'amitié dont ils connaissent les joies et les plaisirs dans une commune sublimation culturelle. Cependant, cette liberté de célibataire deviendra amère lorsque les pulsions de mort, toujours latentes, se mettront à prévaloir sur les pulsions de vie lorsque l'homme ou la femme penchera vers la vieillesse.

 

    7. L'adulte

 

A partir de vingt-cinq, trente ans, l'être humain est mû par un désir inconscient, provoqué en lui par l'appel de la mort. Il se met à avoir besoin de concevoir un enfant. Ce désir, indépendant de l'amour pour un partenaire, est bouleversant. Il n'est encore qu'imaginaire : il s'agit d'avoir un fils pour l'homme, une fille pour la femme, c'est-à-dire avoir une image de soi juvénile alors qu'un cycle touche à son terme (trente-cinq ans étant considéré comme la fin du cycle de la jeunesse et le début de celui de la vieillesse). C'est très narcissique, il s'agit d'avoir un enfant pour soi. Il serait alors né trop tôt par rapport à l'âge du désir génital de parents encore immatures, ou alors né d'un couple non uni, jusque dans l'Inconscient. Dans ce couple symboliquement décevant pour chacun, les parents seront obligés narcissiquement de s'identifier à leur rôle maternel ou paternel, et retomberont dans le piège de l'amour dépendant et possessif vis-à-vis de l'enfant, régressant avec lui à leur petite enfance prégénitale. Ils adulent et se disputent l'enfant (comme dans de nombreux cas de divorce), au lieu de l'élever en être humain et de rester à leur niveau de génitalité adulte. Ils focalisent leur libido qui régresse sur l'objet, garçon ou fille né d'eux, il devient leur phallus, le substitut d'un désir et d'un amour réciproque absent. C'est un enfant de soi pour soi, à soi seul ou à qui laisser son héritage après sa mort. Ces parent sont incapables de respecter la vie dans leur enfant, qu'ils soumettent, en cours de structuration, alors qu'il est encore fragile, à un style d'amour possessif, oral ou anal.

 

    8. Conclusion

 

Depuis Freud, nous savons que notre souffrance tient du seul fait du jeu inexorable du désir où, par rapport à son espérance imaginaire, l'homme est perdant dans la réalité. C'est la rançon de sa fonction symbolique que l'équilibre psychosomatique de l'être humain soit vulnérable. Par narcissisme, les moins névrosés d'entre nous se font librement les artisans d'une prison réelle, qui leur interdit la liberté de leurs futurs et nouveaux désirs, par des lois officieuses ou officielles qu'ils défendent âprement. Les prisons fantasmatiques, ne sont que la symbolisation des labyrinthes, où ne reste nulle liberté, construits dans l'intimité de la conscience par le jeu du désir de tout être humain.

Quant au névrosé, son désir est souffrance, et cependant, il espère encore, pris dans les mailles d'un réseau qu'il a tricoté. Cela prouve que les humains, toujours, dépendent de cette espérance qu'ils conservent dans la fiabilité de leur désir et dans l'accès au bonheur. Le fait de se fier au désir tient-il à la séduction irrésistible du plaisir dans l'amour, à la surprise attendue fièrement de se fécondité, au plaisir physique par lequel il devient procréateur et où il croit illusoirement goûter des instants d'immortalité, ou bien au plaisir mental et esthétique de se croire créateur? Cette fécondité que poursuit tout désir - et que l'être humain seul, parmi les créatures vivantes, peut connaître par-delà l'impuissance de la fécondité charnelle, puisqu'il peut jouer son désir dans la poursuite de la fécondité culturelle ou spirituelle- son désir ne la paie-t-il pas au prix, exorbitant pour beaucoup, de la perte de la santé du corps, de la morale individuelle dépréciée, de la raison ébranlée, du cœur éperdu? Et si l'être humain veut se dérober au jeu du désir dans sa chair, dans son cœur, dans son travail au service de la vie, il n'a pas d'autre choix qu'un jeu où son désir est encore plus faussé que dans celui du désir risqué à la rencontre du désir d'autrui. C'est alors le risque, symboliquement mortel pour le cœur et parfois pour l'intelligence, si le corps est préservé du risque physique : le risque d'un narcissisme conservé dans le manque d'échanges interhumains créatifs, ce que nous voyons chez l'enfant autiste et chez l'adulte délirant. Le processus « dé-créatif » qu'entraîne l'absence d'échanges du désir avec le désir d'autrui peut survenir au stade oral, anal du petit, comme plus tard au stade génital, quand le narcissisme se préserve des risques de l'amour par la dérobade aux épreuves de la castration. C'est le narcissisme « encoqué » de la folie quand la réalité est supplantée par un imaginaire sans lois, et celui de la névrose lorsque la conscience morale est gardée. Ou c'est le narcissisme mortel du saut dans la vie spirituelle, pour un jouir prétendu au-delà du plaisir méprisé, saut dans un narcissisme souvent pire que celui de renoncer ou d'échouer au plaisir, narcissisme d'une belle âme gardée dans la sécurité, pour en mieux jouir soi-même à ne jamais la risquer.

Qu'en est-il pour l'être humain de ce désir ? Ne sommes-nous pas plutôt les objets appassionnés d'une flamme qui nous attire : ce désir où nous nous consumons volontairement pour un plaisir espéré où vivre prend saveur de mourir ? Qu'en est-il de cette espérance, inhérente au désir, que nous savons par expérience être un leurre, de cette espérance tenace, sinon en nous-mêmes, du moins dans les autres, et qui défie notre raison ? Qu'en est-il de notre confiance en notre propre désir, que nous ne mesurons qu'aux risques que nous prenons d'y perdre notre sécurité ? Où donc peut être sourcée cette espérance d'une authenticité de la jouissance dont nous poursuivons l'attente ? A ces questions, y a-t-il une réponse ? Je laisse à votre réflexion l'éventualité d'y répondre.