En savoir plus sur la dépendance

L'état de dépendance originelle de l'être humain constitue un postulat fondamental de la théorie freudienne qui apparaît dès 1895. (1) La dépendance originelle est un processus normal pour chacun de nous. Cependant, ce noyau inaugural marqué par l'impuissance d'un côté et par la toute-puissance narcissique de l'autre, est à la base des états de dépendance psychique pathologiques et des failles du processus de séparation.

Fairbairn (2) a développé la notion de dépendance d'une manière intéressante, il distingue trois étapes, trois stades dans la dépendance : la dépendance infantile, le stade qu'il appelle transitionnel de "pseudo-indépendance" et enfin la dépendance mature :

- la dépendance infantile est caractérisée par l'attitude de prendre (qui correspond au stade oral), l'incorporation en étant le correspondant psychique. L'objet est alors le sein maternel, c'est un objet partiel. Il n'y a pas de distinction entre le Moi et le non-Moi, "l'objet dans lequel le sujet est incorporé est lui-même incorporé dans le sujet", on retrouve l'identification primaire

- dans le stade de "pseudo-indépendance", l'objet est total mais traité comme un contenu. Le conflit central sera d'être pris dans un besoin d'expulser l'objet et de le conserver. Il s'agit de sujets qui veulent fuir ou abandonner l'attitude d'identification infantile tout en ayant le besoin de s'y maintenir, ils sont pris entre une angoisse d'être coincé dans et par l'objet et une angoisse extrême de solitude

- la dépendance mature est caractérisée par l'attitude de donner, en relation avec un objet différencié et sexué. Bien sûr, ce stade n'est jamais complètement atteint, il y a des moments d'oscillation mais plus la relation est mature, moins elle est marquée par l'identification primaire. Fairbairn insiste sur la qualité de la réponse de l'objet "c'est-à-dire l'assurance d'être aimé comme une personne par ses parents et que ses parents acceptent réellement son amour". C'est seulement si cette assurance est présente que l'enfant va pouvoir dépendre en toute sécurité de ses objets et donc de pouvoir peu à peu renoncer à la dépendance infantile. Sinon, il est poussé à obtenir des satisfactions substitutives qui sont de l'ordre masturbatoire par exemple mais compulsives et non liée

On peut rattacher l'état de dépendance à toutes les structures prégénitales mais c'est l'oralité qui joue le rôle le plus important. Même s'il s'agit d'une relation d'objet extrêmement primitive, le Moi en fera usage aux différents stades de son développement ultérieur. Cet état de dépendance serait la forme naturelle, spontanée de notre relation d'objet. Perturbée par le contact avec la réalité frustrante et par les exigences de l'adaptation, nous avons néanmoins toujours tendance à y retourner en période de "stress", c'est-à-dire chaque fois que nos efforts d'adaptation s'avèrent inefficaces ou insuffisants (3).  On peut d'ailleurs remarquer que la plupart des addictions se fixent sur l'oralité.

Quant à l'étiologie de cet état de dépendance, elle est à rechercher dans l'enfance des sujets. C'est l'intensité et la qualité du maternage qui déterminent la qualité du narcissisme primaire, de la confiance fondamentale en soi et dans la vie, de la qualité du sentiment de sécurité. Parfois, la mère, toute à son désir de satisfaire son enfant, le maintient dans un état de dépendance absolue et l'empêche ainsi de faire l'expérience du manque. Cette absence de séparation entraînera une difficile individualisation de l'enfant qui restera "collé" à une mère qui lui refuse l'autonomie.

D'autres fois, l'enfant assiste à un désinvestissement de la part de sa mère. Il y a défaillance du premier miroir que constitue le regard maternel. Cette mère, centrée sur un deuil qu'elle ne parvient pas à réaliser, va s'appuyer sur son enfant, chacun deviendra le support de l'intégrité voire de l'existence de l'autre.

Toutes ces situations amènent à une absence d'élaboration de la séparation et signent un échec relatif des intériorisations précoces. L'adulte qui, pendant son enfance, a souffert d'une situation traumatique de ce genre, garde, indépendamment d'une réussite professionnelle ou sociale éventuelle, un besoin excessif de compréhension, de respect, d'affection et de soutien.(4)

La dépendance par rapport à l'objet aimé a pour effet d'abaisser le sentiment d'estime de soi. Celui qui aime a, pour ainsi dire, payé amende d'une partie de son narcissisme, et il ne peut en obtenir le remplacement qu'en étant aimé. (5)

 

Sources :

1. Freud S. : « De l'esquisse d'une psychologie scientifique »

2. Fairbairn W.R.D. : «Etudes psychanalytiques de la personnalité »

3. Reding G. : « Les états de dépendance en clinique psychanalytique »

4. Stern A. : « Thérapeutique psychanalytique dans les états limites »

5. Freud S : « Pour introduire le narcissisme »