1. Généralités
2. Intérêt dans la cure analytique : le rapport avec l'angoisse
Le cauchemar chez Freud (1) symbolise l'échec du rêve comme « gardien du sommeil » mais il ne contredit pas la thèse de l'accomplissement du désir : l'angoisse peut ne se rapporter qu'au contenu manifeste du rêve, pas au contenu latent, ou alors le cauchemar ne fait que mettre à la place du désir rigoureusement interdit, la punition qu'il mérite et est donc l'accomplissement de désir d'un sentiment de culpabilité lui-même réactionnel à la pulsion rejetée. Pommier G. (2) ajoute que la personne qui échoue ou qui est punie réalise son désir puisque la punition est la preuve d'une jouissance, elle a même une longueur d'avance car elle signifie que la jouissance est déjà consommée.
Freud distingue deux cas selon que le point de départ soit somatique ou psychique. Dans le premier cas, il s'agit de stimuli somatiques douloureux sans être trop intenses pour ne pas entraîner le réveil, juste suffisants pour stimuler un rêve dont ils sont les points d'appui de sa formation. Il y a alors recherche d'un désir à accomplir qui puisse être mis en correspondance avec ce matériau, souvent inactuel, infantile réprimé. Le désir trouvé et choisi est celui dont l'accomplissement est possible en rêve en utilisant la sensation somatique actuelle. Les stimuli ne sont utilisés par le songe que s'ils s'assimilent aisément aux contenus représentatifs et affectifs de la source psychique du rêve.
Dans le second cas, le point de départ est psychique. Si un désir réprimé (avec représentations refoulées mais perdurant, inhibées) et pouvant encore emprunter la voie de sa réalisation, vient à s'accomplir (en surmontant, forçant la censure qui le sépare du Conscient-Préconscient); du déplaisir, de l'angoisse se manifestent. La sensation de déplaisir et d'angoisse somatique survenant pendant le sommeil peut être utilisée par le « travail du rêve » pour tenter de « faire passer » l'accomplissement du désir en trompant la censure et en évitant la déformation du rêve, le « déguisement » est donc réduit, mais cependant jamais nul . A la limite, cela échoue car le contenu refoulé, libéré avec sa charge d'excitation sexuelle et d'affects libèrent une angoisse importante qui déborde et entraîne le réveil. Pour Jones E. (3), tout cauchemar exprime un conflit psychique relatif à des désirs incestueux refoulés.
Sources :
1. Freud S. : « L'interprétation des rêves »
2. Pommier G. : « La dialectique de l'inconscient »
3. Jones E. : « Le cauchemar »
2. Intérêt dans la cure analytique : le rapport avec l'angoisse.
a) chez les « freudiens »
L'intérêt de l'interprétation du cauchemar réside dans la mise en lumière de l'angoisse du sujet qui est pour Freud (1) l'équivalent du travail de travestissement du rêve qui épargne l'angoisse du dormeur. Il estimait que le rêve qui exprime un désir refoulé sans le déguiser ou en le déguisant trop peu est toujours associé à une sensation d'angoisse qui le force à s'interrompre, c'est le cas du cauchemar qui est peu déformé en raison du déficit de la censure et qui livre le sujet sans défense à l'angoisse. Le seul rempart aux débordements de celle-ci n'est autre que le réveil qui prend alors la place qu'occupe la censure du rêve par rapport à l'angoisse.
Freud rapprochait le rêve d'angoisse de l'angoisse névrotique : l'angoisse n'est qu'accolée aux représentations manifestes qui l'accompagnent, elle provient d'une autre source, celle de la vie sexuelle et correspond à une libido détournée de sa destination, qui n'a pas trouvé d'emploi et qui se fixe à un objet comme, par exemple, le cheval dans le cas du petit Hans (2) pour devenir de l'angoisse phobique.
Pour Odier C. (3), tout cauchemar authentique mène au-delà des processus surmoiïques que sont la culpabilité inconsciente, le besoin de punition ou le désir masochiste érotisé et inadmis; il répondrait plutôt à une régression au stade de l'angoisse primaire avec l'idée de la mort comme centre.
De plus, le cauchemar semble emprunter à la phobie son mécanisme spécifique à savoir l'objectivation de la peur. Cela paraît paradoxal car il est difficile d'objectiver un affect en l'absence de toute réalité objective; en fait, s'il s'agit pour le phobique d'un fait réel, il ne s'agit chez le rêveur que d'une croyance : les représentations oniriques acquièrent, dans le cauchemar, un « coefficient de réalité » absolu. Le réel cesse d'exister et perd ses caractères propres, la confusion est complète, le Moi du rêveur tient les représentations néfastes comme indépendantes de lui tant dans leur existence que dans leurs conséquences, son angoisse croissante suffit d'ailleurs à le démontrer.
Un évènement pénible actuel peut avoir le don de mettre en éveil et en action toute la chaîne descendante des mauvais souvenirs et cela jusqu'au dernier, c'est-à-dire jusqu'au traumatisme initial, à condition toutefois qu'un lien associatif quelconque relie toutes ces expériences sinistres les unes au autres. Ce lien est le sentiment d'insécurité liée au sentiment d'impuissance qui permet à l'angoisse primaire de remonter à la surface.
Le cauchemar est donc le langage même dans lequel le sujet exprime son angoisse actuelle, celle-ci empruntant tous ses caractères à l'angoisse primaire qu'elle a réveillée. Or, chez l'enfant par exemple, les angoisses ne manquent pas, qu'elles soient liées à la problématique sexuelle, à la séparation, l'abandon, la destruction, aux nécessités structurales du rapport mère-enfant, ... Le cauchemar aurait alors comme fonction de gérer au moins partiellement la masse d'angoisse vécue par l'enfant. En cela, il rejoindrait le conte et les jeux enfantins qui portent souvent sur des actions qui seraient plus ou moins dangereuses, inquiétantes ou interdites si ce n'était pas « pour du faux » et dans lesquels l'enfant joue avec ses angoisses.
Sources :
1. Freud S. : « L'interprétation des rêves »
2. Freud S. : « Cinq psychanalyses »
3. Odier C. : « L'angoisse et la pensée magique »
b) apport des « lacaniens »
Lacan (1) considère le cauchemar comme un masque du réel. Il faut chercher le réel au-delà du rêve, en ce que le rêve a couvert, enveloppé, caché derrière le manque de représentation, rêver est une défense contre le réel. Ce qui réveille est le réel que le cauchemar masque. Soler C. (2) ajoute que le cauchemar est un phénomène de désintrication entre le principe de plaisir et l'horrible jouissance.
Quant à l'angoisse du cauchemar, elle est, pour Lacan (3) « éprouvée à proprement parler comme celle de la jouissance de l'Autre ».
En effet, le cauchemar est effectivement bien vécu comme écrasant le sujet sous sa jouissance dans le sens où celle-ci serait antérieure au plaisir décrit par Freud S. et résulterait de la tension pulsionnelle. Elle serait diffuse, liée au corps, hors-symbolique avec deux aspects, l'un imaginaire - à l'oeuvre dans l'extase - l'autre correspondant à une brusque intrusion du Réel sans que puissent jouer les défenses fantasmatiques, ce qui serait le cas du cauchemar.
Concernant l'enfant, Maurey G. (4) remarque que :
« ... l'infans, du fait de son immaturité constitutionnelle, est dans un état de toute-dépendance, non médiatisée, dans une relation à un tout-puissant, la mère, qui se trouve en quelque sorte en situation de l'Autre, l'infans lui-même étant par rapport à sa jouissance en position d'objet a. » (4)
Il y aurait donc « quelque chose » dans les rapports entre l'enfant et la mère qui peut être la source, s'épuisant généralement au fil des années, d'une angoisse effrayante. Cela expliquerait que le cauchemar soit courant chez les enfants, notamment entre 5 et 7 ans, et plus rare chez l'adulte.
Quant à la thématique sexuelle évoquée par Freud (5) et Jones E. (6), notamment celle de l'inceste, elle s'expliquerait par le fait que :
« ... la jouissance de l'Autre étant hors-la-loi, elle participe volontiers d'un imaginaire d'inceste. »(7)
Sources :
1. Lacan J. : « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse »
2. Soler C. : « L'ombilic et la chose »
3. Lacan J. : « L'angoisse »
4. Maurey G. : « Le cauchemar quatre-vingt dix ans après »
5. Freud S. : « L'interprétation des rêves »
6. Jones E. : « Le cauchemar »
7. Maleval J.C. : « Les hystéries crépusculaires »