Que ressent l'enfant face à la séparation définitive d'avec sa mère? Freud a différencié les réactions d'angoisse, de deuil et de douleur face à la perte de l'objet. La douleur est la réaction propre à la perte de l'objet, l'angoisse la réaction au danger que comporte cette perte, le deuil s'explique comme une réaction affective à la perte de l'objet sous l'influence de l'épreuve de la réalité qui exige d'une manière impérative qu'on se sépare de l'objet qui n'est plus.(1)
Spitz a décrit la "dépression anaclitique" qui survient lorsque l'enfant a été séparé de sa mère avec laquelle il entretenait une bonne relation. Si cette séparation se poursuit au-delà de trois à cinq mois, sans la présence d'un substitut acceptable, on observe une aggravation de son état, appelée "hospitalisme".(2)
Les psychanalystes se sont beaucoup intéressés aux enfants abandonnés, ils ont constaté que les bébés, coupés de leurs parents, de leur famille et de l'accès à leurs origines sont manipulés au nom de lois différemment interprétées, le plus souvent sans respect de leur statut néonatal d'êtres humains et de futurs citoyens inscrits dans leur propre histoire. Le but de l'analyste, dans ce genre de situation, est d'accompagner les femmes ayant un projet d'abandon, puis leurs bébés jusqu'à leur sortie de l'hôpital, afin de préserver une histoire dans le lieu même où elle risque de se perdre, pour donner à ces enfants la possibilité d'être élevés dès leur naissance dans leur véritable histoire.(3)
Pour qu'un humain puisse se penser humain, il faut que cette coupure, cette castration dite ombilicale, puisse lui permettre de s'autonomiser. Les concepts d'histoire, de préhistoire, voire de protohistoire, peuvent décrire une parole qui se situe en dehors de l'enfant, le dépasse et constitue une sorte de canevas psychique à son développement. Sa naissance illustre cette histoire dans la mesure où il la reçoit et l'accepte avec ses aléas. Mais, en même temps, on pourra dire qu'il s'en éloigne car il la parle, la pense. C'est une dimension spécifique de l'humain. Pour la respecter, lorsque les parents ne peuvent pas remplir la fonction de pourvoyeurs des paroles structurantes nécessaires au développement de l'enfant, d'autres doivent s'en charger afin que celui-ci soit en mesure de fonctionner personnellement et socialement dans sa propre vérité. Ce qui est grave, c'est que la société cautionne le trou de l'origine dès la naissance. Il doit être alors bien difficile au cerveau du nourrisson de symboliser les données nécessaires au développement harmonieux de son activité cognitive. Comment donner sens à une souffrance présente immédiatement dès la naissance si les mots manquent? On voit ainsi de très jeunes bébés se laisser dépérir ou tomber malades parfois gravement et, comme l'ont montré Dolto et Eliacheff notamment, renoncer à leurs symptômes dès que quelqu'un leur parle de leur histoire, des raisons de l'abandon, et également du projet d'avenir conçu pour eux. (3)
Il est primordial de dire à tout nouveau-né d'où il vient en termes clairs. Il ne s'agit pas de juger mais de transmettre une parole qui va constituer chez l'enfant un savoir inconscient. Cet énoncé aura une valeur de "parole-sujet" indispensable au développement du psychisme et qui contribuera à la production de sa pensée.
"La parole en effet est un don de langage et le langage n'est pas immatériel. Il est corps subtil mais corps. Les mots sont pris dans toutes les images corporelles qui captivent le sujet". (4)
L'abandon ne devient traumatique que s'il rencontre un terrain particulier, nettement intolérant à l'égard de la frustration affective. Le souvenir d'un abandon mal vécu, non surmonté ou trop vite refoulé dans la petite enfance a des répercussions à l'âge adulte. Il peut amener à une dépendance extrême et infantilisante, ou à l'inverse, il peut inciter l'être à ne pas s'engager, ne voulant dépendre de personne, il évitera l'abandon mais aussi toute relation à l'autre. Il peut encore, par esprit de défense, encourager des conduites d'engagement excessif, telle la surprotection maternelle.(5)
Certains auteurs ne ramènent pas systématiquement l'abandon à la perte de l'objet, il est vrai qu'il y a perte mais il s'agit avant tout d'un acte (volontaire ou involontaire). La différence entre l'abandon et la perte se manifeste dans la façon dont nous réagissons quand l'un ou l'autre se produit, la perte entraîne un "travail de deuil" qui a la visée d'une épreuve de la réalité avec la mise en évidence que l'objet aimé n'est plus disponible ou n'existe plus. Une fois ce travail achevé, le sujet peut retirer sa libido de l'objet. Quand il y a abandon, l'agent de l'abandon existe bel et bien. Le deuil ne serait donc que peu efficace. Dans la pratique, on constate qu'il n'y a pas vraiment, chez les sujets abandonnés, de négation de la perte de l'objet mais plutôt le fait que l'objet maternel qui les a lâchés les encombre encore. D'être abandonné par la mère donne lieu à un trauma mais il faut distinguer cette blessure de celle que cause la perte de l'objet. (6)
Pour Lacan, la relation de l'enfant à sa mère ne se réduit pas à la dépendance vitale. L'enfant a besoin de sa mère mais il dépend avant tout de son amour qui est "le désir de son désir". En plus, il dépend de la "première symbolisation" qui prend forme dans l'opération de l'absence de la mère. Une mère qui abandonne son enfant ne peut ou ne veut borner cette absence. D'où une mise en cause de la symbolisation première. Il est vrai que la carence de la mère peut être tempérée par les personnes qui se substituent à elle. Mais le trouble dans la symbolisation se manifeste au moment où les substituts, à leur tour, font défaut. La blessure la plus grave causée par l'abandon vient du fait que l'Autre maternel s'avère inapte à donner lieu et temps à son désir. Il serait faux de dire que dans ce cas le désir de l'Autre ne peut advenir. Mais un enfant abandonné sait trop tôt que l'Autre manque.
Sources :
1. Freud S. : « Inhibition, symptôme et angoisse »
2. Spitz R.A. : « De la naissance à la parole. La première année de la vie »
3. Szejer M. : «Orphelins de paroles »
4. Lacan J. : «Écrits »
5. Guex G. : «La névrose d'abandon »
6. Kaltenbeck F. : «Lâchés par la mère »